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I Kill Giants : bonne fête, Maman

I Kill Giants : bonne fête, Maman

chronique

A quel moment une oeuvre cesse-t-elle d'être une simple histoire, pour résonner viscéralement en votre for intérieur ? A quel moment la lecture d'une bande dessinée se transforme en une expérience beaucoup plus personnelle, parce que l'auteur parvient à vous toucher droit au coeur ? Comment peut-on évaluer la force et l'impact d'un comicbook sur sa personne ? En ce jour de la fête des mères, laissez moi vous parler d'I Kill Giants.

Disclaimer : cette chronique contient des spoilers sur le récit, hélas nécessaires.

I Kill Giants est un comicbook publié entre 2008 et 2009 chez Image Comics. On retrouve derrière Joe Kelly, auteur reconnu pour son travail en mainstream (son excellent Deadpool avec Ed McGuiness qui a été fondamental dans l'évolution du personnage), qui s'essaie à l'indé après quelques travaux déjà publiés chez Image auparavant. J. Ken Niimura, le dessinateur hispano-japonais, en est alors à son premier travail d'importance pour l'industrie des comics. La mini-série de sept numéros nous raconte l'histoire de la jeune Barbara Thorson, une adolescente de treize ans, atypique, persuadée que sa ville sera bientôt attaquée par des géants, et qu'elle seule peut les arrêter. Armée d'un marteau au design marqué et mue par sa volonté de protéger les siens, elle se lance corps et âme dans la bataille qui se prépare, quitte à se mettre tout son entourage à dos, qui est persuadé qu'elle affabule tout ce dont elle parle.

Nul besoin d'avoir lu l'oeuvre complète pour comprendre que les Géants de Barbara sont plus métaphoriques qu'autre chose, et que la jeune fille utilise tout son imaginaire pour s'échapper d'un réel devenu trop difficile à supporter. On peut voir I Kill Giants sous plusieurs angles, car l'histoire est là pour aborder les questions de l'amitié, du harcèlement scolaire. Mais Joe Kelly y met de son propre vécu par rapport à un sujet bien particulier : la peur de voir ses parents mourir, et la nécessité d'y faire face. En s'affranchissant de cette peur.


Le scénariste l'explique lui-même : quand il imagine I Kill Giants, son propre père est atteint de diabète et a perdu une jambe à cause de sa maladie. Parce que le destin est cruel, l'année de publication du comics sera également celle où Kelly finira par perdre son papa. Il met du sien dans Barbara, dont on apprend au fil des pages que la mère est gravement malade, et qui a construit son imaginaire par peur d'affronter de face la maladie de sa maman. Dans cette démarche, le titre dépasse largement son simple support d'histoire pour adopter un message universel, compréhensible de toutes et tous. Mais qui touchera évidemment plus fortement les lectrices et lecteurs qui ont aussi dû affronter la maladie de leur parent. 

Ma maman est décédée il y a maintenant trois mois. J'ai découvert I Kill Giants lors de sa nouvelle publication en France dans la première année d'HiComics - une première tentative, inachevée, avait eu lieu auparavant chez Soleil. Au moment de la lecture, ma maman venait de subir une nouvelle hospitalisation, après déjà un an à avoir appris son cancer, et les médecins ne lui donnaient plus que quelques mois à vivre (je vous renvoie ici pour un exposé plus personnel qui n'aurait pas sa place ici). Encore aujourd'hui, il est difficile de mettre des mots sur les émotions qui m'ont traversées lors de cette lecture. Du déchaînement, brut, intense et douloureux, qui vous heurte quand vous vous rendez compte que ce que vous tenez entre les mains est en train de conter votre histoire. Parce qu'I Kill Giants a ce côté universel qui lui fait transcender son statut de comicbook. Ce n'est pas une chose forcément rare dans ce milieu, et de nombreux auteurs et autrices ramènent leurs propres obsessions dans leurs livres. Quiconque a lu Jeff Lemire sait que le bonhomme a beaucoup à raconter sur la structure familiale. 


Mais tous les comics n'ont pas forcément cette capacité à vous ramener exactement à votre propre vécu. A vous meurtrir et vous soulager à la fois par la justesse des mots et la poésie des images. I Kill Giants se pare de plusieurs messages simples en apparence, mais dont ne saurait pas forcément comprendre la force sans l'avoir lu. L'idée d'une part qu'il ne sert à rien de fuir ses géants - ni vraiment de les combattre - mais plutôt de les accepter, de faire son cheminement avec eux. D'autre part, celle que la mort de votre maman, aussi effrayante qu'elle puisse être, ne doit pas vous faire peur. Il ne faut pas craindre la mort. "Parce que la nier, c'est nier la vie. La craindre, c'est craindre la vie. Au lieu de la vivre pleinement."

Comme Joe Kelly a pu aller de l'avant en exorcisant ces géants dans I Kill Giants, sa lecture se révélera fondamentale pour accompagner d'autres sur ce même chemin difficile. Le mantra du livre est d'affirmer que chacun est plus fort qu'il ne le croit. C'est peut-être vrai. Dans mon expérience personnelle, il m'est certain aujourd'hui que Barbara m'a permis de relever la tête face à ce qui était inéluctable, ce qui paraissait insurmontable, et qu'il a fallu finalement affronter de plein fouet. Dans ses derniers jours, et avant qu'elle ne puisse plus me répondre, j'ai pu expliquer à ma maman ce que représentait ce drôle de marteau que j'avais d'encré sur le bras depuis une année. Comment le livre dont il était tiré m'avait aidé à l'accompagner et à être le meilleur fils possible tant qu'elle était encore avec nous. Mon seul regret sera peut-être de ne pas avoir pu lui faire lire I Kill Giants - elle qui n'était pas très BD de toute façon.


Aujourd'hui pourtant, alors que sa disparition reste douloureuse, il me paraissait important de vous parler encore une fois de ce titre. Pour rappeler toute la force que dégagent certaines histoires, et de l'impact profondément positif qu'elles peuvent avoir sur vous. Parce que les comics résonnent à bien des égards au-delà du simple papier. Que les messages et les images des créatifs ne servent pas qu'à s'évader, mais aussi à nous rapprocher, à tisser des liens par des oeuvres qui sont l'écho des épreuves que nous aurons tous à affronter un jour. En tout cas, I Kill Giants fait partie de celles là. On peut remercier Joe Kelly et Ken Niimura de nous l'avoir offerte. 

Une bonne fête à toutes les mamans. A celles qui sont là, et celles qui perdurent dans nos souvenirs. Et quelle que soit votre situation, si vous ne l'avez pas encore fait : lisez I Kill Giants.

Arno Kikoo
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