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Wimmen's Comix : l'étrange disparition de Marie-Paule Noël du projet Komics Initiative

Wimmen's Comix : l'étrange disparition de Marie-Paule Noël du projet Komics Initiative

chronique

Au début de l’année 2019, la structure éditoriale Komics Initiative lançait sur la plateforme de financement participative le projet d’édition en français de l’anthologie Wimmen’s Comix, recueil des publications éponymes initiée par Trina Robbins au tournant des années 70. Un projet éditorial fort dont nous nous étions fait soutien. A son initiative, c’est l’éditrice et traductrice Marie-Paule Noël que l’on retrouvait en co-pilote du projet. Pourtant, des mois plus tard, et alors que la sortie de Wimmen’s Comix a été retardée, de curieux détails nous apparaissent sur la page Ulule du projet.

Autrefois présente sur la présentation de l’ouvrage, l’éditrice n’est aujourd’hui mentionnée nulle part sur ladite page. De nombreux commentaires demandent des explications quant à cette absence et indiquent vouloir retirer leur soutien du projet, suite à la disparition du nom de Mme Noël de la page du projet, qui en était présentée comme la co-éditrice  par les nombreuses interviews menées à l’époque sur plusieurs sites traitant de bande dessinée ou portés sur la cause féministe.


Capture d’écran d’une interview conduite par Zoo, Le Mag

Tout récemment, le collectif féministe Georgette Sand, qui s’intéresse aux stéréotypes socio-culturels sur la représentation des femmes et hommes, et milite notamment pour l’émancipation financière des femmes, partageait un thread sur la plateforme Twitter pour s’indigner de la disparition du nom de Mme Noël sur la page Ulule et du silence soudain de cette dernière dans un projet sur lequel elle communiquait beaucoup. Interloqué par cette déclaration, nous sommes allés interroger directement l’éditrice concernée.

Marie-Paule Noël a accepté de répondre à nos questions et nous a rappelé son envie initiale d’amener Wimmen’s Comix en France. « En 2017, à la suite d’un voyage à la New York Comic Con, je suis tombée sur l’intégrale publiée par Fantagraphics ; un an plus tard, j’ai pu rencontrer Trina Robbins à San Diego, ce qui m’a donné l’envie d’éditer Wimmen’s Comix en France. Je ne me sentais pas de le faire toute seule, et comme j’avais pu collaborer avec Komics Initiative sur l’artbook de Laurent Lefeuvre, et que nous avions l’envie d’une nouvelle collaboration, c’est après cette rencontre que je leur ai soumis le projet, qui a trouvé une réponse immédiatement très enthousiaste. » Il ne s’agit alors pas que d’une simple envie d’éditer des comics underground et de les faire découvrir pour le plaisir, mais également pour aller dans une démarche de revisibilisation de femmes ayant travaillé dans une industrie dont on a encore l’impression qu’elle reste encore dominée par une composante essentiellement masculine.


Capture d'écran d'une interview de Marie-Paule Noël pour Bruce Lit

C’est donc en 2019 que la campagne pour Wimmen’s Comix est lancée, à laquelle Marie-Paule occupe une charge de travail importante : « je suis en charge de la communication auprès de médias spécialisés, notamment féministes, mais aussi d’autres médias plus généralistes. Je passe de nombreuses heures sur la gestion, et suis également associée à la réflexion sur le plan éditorial. J’ai contacté les autrices de Wimmen’s Comix encore en vie et d’autres autrices qui auraient pu être intéressées par le projet, ce qui a permis d’avoir un texte de Marie Gloris. Je me suis également occupé de la promotion en allant présenter le projet au FIBD d’Angoulême, pour en parler au public, aux journalistes, et tenu une conférence dédiée à l’édition février 2019 de Paris Manga & Sci-Fi Show. » Un investissement qui aura porté ses fruits, avec le travail de Komics Initiative, puisque 409 préventes seront enregistrées sur un objectif initial de 300.

Mais ce qui s’apparente à une jolie success story prend un tournant inattendu dans les mois qui suivent. Marie-Paule Noël explique que les échanges avec l’éditeur se font par la suite de plus en plus succincts, jusqu’au jour où elle reçoit un mail qui lui dit que la collaboration s’arrête là. « La traduction prenait plus de temps que prévu, ce qui est habituel sur un projet aussi ambitieux. Mais il était inimaginable pour moi que la collaboration s’arrête après des mois de travail, menés depuis juillet 2018. Aujourd’hui, je suis toujours choquée : après des mois de silence, je constate que mon nom a été retiré de la page Ulule. Il n’y a plus le paragraphe sur mes compétences. Mon apport est minimisé, et j’ai la sensation que mon rôle dans ce projet a tout simplement été invisibilisé»


Captures d'écran faites sur la page Ulule de Wimmen's Comix entre mai et juin 2019

Marie-Paule nous explique que depuis mai dernier, elle n’aura eu aucun échange avec l’éditeur. Dans cette position, et parce que le travail avait été initié sur une base de confiance, aucun contrat n’avait été alors signé. « Nous aurions dû faire un contrat, mais comme beaucoup de femmes, j’ai travaillé en confiance, pour le bien du projet.». L'ouvrage Wimmen's Comix est aujourd'hui achevé d'imprimer, et nous pouvons en effet constater l'absence de Marie-Paule Noël des crédits dans le livre lui-même.


Photo : crédits présents dans l'ouvrage imprimé Wimmen's Comix

Pour Ophélie Latil, du collectif Georgette Sand, qui avait soutenu le projet Wimmen’s Comix par relais sur ses réseaux sociaux, mais aussi par newsletter, la situation de Marie-Paule Noël est malheureusement trop fréquente. Le collectif avait à cœur de voir l’ouvrage publié, puisqu’il estime que les changements pour lesquels il milite « viennent aussi par la littérature, sous toutes ses formes, et donc par la bande dessinée et les comics. » Ophélie explique qu’il ne s’agit pas de faire dans l’émotion autour de cette affaire, mais de faire face à un « schéma classique qui peut aujourd’hui être résorbé. Il y a eu comme une sorte de « féministe washing », c’est-à-dire qu’on fait participer une féministe au projet, qu’on utilise sa notoriété ou ce qu'elle représente, sa force de travail, ainsi que son discours féministe, en la valorisant puis la retirant une fois le projet financé. »

***

Droit de réponse
(Nda : les témoignages ont été récoltés des deux côtés en même temps et mis en ligne en une seule fois ; la mention "droit de réponse" est indiquée pour séparer les déclarations des deux partis)

Contacté par nos soins, Mickaël Géreaume de Komics Initiative nous a fait la déclaration suivante. ''Je n'ai pas de commentaires. Il est en revanche hors de question que des rumeurs continuent de se propager et de ne pas expliciter la situation. Nous communiquerons donc très prochainement là dessus." Un communiqué que nous rajouterons évidemment à cet article une fois ce dernier publié.

A côté, l'auteur et artiste Laurent Lefeuvre, dont l'artbook Atelier/Workshop a été publié chez Komics Initiative, a pu travailler aux côtés, à la fois de Mickaël Géreaume, et de Marie-Paule Noël. Il a tenu à nous faire part de quelques précisions sur cette histoire, arguant qu'il peut "s'exprimer en toute liberté". 

Pour le dessinateur, tout ceci est "très ennuyeux et vain". Nous vous reproduisons ses déclarations telles qu'elles, sans modification de notre part. 

"Il s'agit d'une non-affaire. De celles qui  devraient se régler entre professionnels. Et non pas sorties du chapeau, via une série de commentaires insidieux, habilement saupoudrés sur le site de la campagne de financement, uniquement par des proches de celle par qui le scandale arrive. Il s'agit pourtant bien (dans les premiers mois du moins) d'un contentieux d'une personne envers une autre. En l'occurrence, quelqu'un qui n'a simplement pas fait ce en quoi elle s'était engagée [la traduction de Wimmen's ComiX en français], et ce, dans des délais définis au préalable, pour une sortie prévue en juillet 2019 (comme annoncé lors de la campagne de financement sur Ulule en janvier dernier).

Ça aurait dû s'arrêter là.

Cette personne n'a de plus jamais donné suite - ou même simple réponse – hormis celles par avocats interposés - aux multiples mains tendues par Mickaël : proposition de solutions, type renfort, délégation d'une partie du travail vers d'autres traducteurs ou toute autre solution permettant de tenir les délais de la partie traduction - et préserver ainsi les collaborateurs suivants (le graphiste et lettreur, préfaciers, relecteurs, imprimeurs, etc.). Si ces délais de traduction n'étaient pas tenables (il faut savoir que les multiples registres de langages dans W'sC sont riches, argotiques et référencés à leur époque), pourquoi ne pas l'avoir tout simplement dit, et passé la main, attendu qu'À l'impossible, nul n'est tenu. 

Je ne vais pas rentrer dans les détails : ce n'est ni intéressant à lire, ni mon rôle. Retenons l'essentiel : Mickaël Géreaume s'est vu refuser toutes ses tentatives de conciliation pour ne pas transformer ce qui reste un beau projet en regret amer. En gros : ajout d'un appendice signé de sa part, règlement du travail effectué et non conservé de son propre chef, etc.

Pourquoi inventer des torts (liste non-exhaustive : « exploitation », « invisibilisation d'une femme », « féministe virée sans ménagement », « initiatrice du projet » ?

Mickaël s'est lancé dans l'entreprise Wimmen's Comix : 700 pages de BD féministes underground, cul, politiques, pleines d'autodérision, autobiographiques, foutraques, le tout en noir et blanc !

Qui invisibilise qui ? Qui met en avant les autrices ?

Wimmen's Comix, c'est avant tout : 90 autrices américaines fédérées autour de Trina Robbins de 1972 à 1992 pour une aventure éditoriale unique et fun ! Ça résonne d'autant plus fort aujourd'hui  quand on se souvient du scandale au festival d'Angoulême 2016 sur l'absence des femmes dans la bande dessinée !

Malgré l'évidente valeur patrimoniale de Wimmen's Comix, son témoignage sociétal de la condition des femmes à la fin du XXe siècle, on ne s'étonnera pourtant pas qu'aucun autre éditeur de comics en France avant lui n'a jugé viable de le faire traduire chez nous. J'en profite d'ailleurs pour préciser (scoop!) que la France est le seul pays au monde à l'avoir traduit !

Qui voit Mickaël monter et enchaîner les projets éditoriaux parfois complexes (Kirby & Me, pour n'en citer qu'un) sait qu'il n'a besoin d'aucun responsable éditorial pour sortir un bouquin, a fortiori sur un simple projet de traduction comme Wimmen's Comix (pas de travail éditorial ici, à l'inverse de celui à fournir auprès d'un fichu auteur – par exemple – qui n'en peut plus de finir de boucler un certain Fox-Boy !).

Les salauds existent. Quel besoin de s'en inventer un de toutes pièces ? Voir Mickaël tranquillement diffamé sur internet (page Wimmen' Comix sur Ulule, Twitter, mailing list) pour être taxé... d'anti-féminisme !?! Comment dire...

Et le plus dommage dans tout ça, c'est qu'on ne parle plus du livre ! De ses autrices ! Et il est (ils sont, puisque l'intégrale Wimmen's Comix, c'est deux beaux pavés réunis dans un coffret) magnifique !

Pour terminer sur une note positive (quand même! ) rappelons le message qui figure en entrée de Wimmen's Comix, et qui a toujours eu le mérite d'être clair : Wimmen's Comix : des comics faits par des femmes... et lisibles pour tous !"

***

Espérons que cette histoire trouvera une heureuse résolution pour tous les partis ; au cas contraire, c’est avec une certaine amertume que les personnes ayant soutenu Wimmen’s Comix auront reçu, en connaissance de cette histoire, leur ouvrage entre les mains.

Arno Kikoo
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