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Affaire James Gunn : comment l'alt-right américaine a piégé Disney

Affaire James Gunn : comment l'alt-right américaine a piégé Disney

chronique

Au cours de la récente Comic Con de San Diego, une secousse traversait les allées des différents halls, lorsque Disney annonçait le licenciement net et immédiat du réalisateur James Gunn, à l'aube de la production du troisième opus des Gardiens de la Galaxie cet été. La raison ? Une série de tweets, datés d'il y a plusieurs années, choquants, et aux propos nettement incompatibles avec la politique tous publics du géant américain. 

Alors que l'équipe des films a depuis manifesté son soutien, et qu'une pétition active circule pour que Disney revienne sur sa décision, il nous tenait à coeur de revenir sur cette affaire. Non pas dans une volonté de prendre parti, mais pour présenter l'ensemble des faits avec leurs contextes, et montrer en quoi cette affaire tient en réalité autant d'une attaque politique qu'à un simple cas de licenciement raisonné, et d'une manipulation pour le moins véhémente de nos pratiques modernes sur les réseaux sociaux. Explications.

1. Les tweets sont écœurants, mais est-ce là le vrai sujet ?

On commence avec le point le plus facile, et le premier à expédier car il constitue un faux semblant dans toute l'affaire. Premier point : si James Gunn a bien supprimé une dizaine de milliers de tweets, il y en a exactement 38 qui ont été incriminés (sur une période de 2008 à 2012 - l'analyse en détails peut être vue par ici). Ils constituent un assemblage de déclarations, blagues et autres punchlines aux connotations pédophiles, sexistes, flirtant avec la culture du viol. Sur son blog personnel, Gunn s'était également illustré pour des articles aux propos tout aussi choquants, versant allègrement dans l'homophobie. Voilà les faits.

Chacun pourra apprécier la valeur de l'humour ou de la bêtise déployée à l'époque par le cinéaste. Même les fans de South Park ou d'humour trash le reconnaîtront : les tweets en question devaient difficilement être drôles dans leur contexte de sortie, et ne le sont pas du tout à l'heure actuelle, en marge d'une prise de conscience sociétale sur les abus sexuels. 

Aucun débat sur le bon goût ou l'utilité de ces déclarations n'est à lancer ici. De toutes les personnes qui se sont manifestées pour exprimer un soutien au réalisateur, aucune n'a tenté d'adoucir la portée des propos de ces tweets, d'en légitimer le contenu - ce qui ne sera pas non plus le cas ici.

Dans une ère où l'on discute beaucoup de l'humour, de ce dont on peut rire ou non et de cet argument employé par d'authentiques propos délictueux, la réponse sera claire. Il est tout à fait normal que des personnes aient été choquées ou blessées. Mais la question de l'affaire Gunn n'a jamais consisté à reconnaître si oui ou non, on peut rire de la pédophilie. Ou si on peut quand même trouver de l'humour dans les blagues les plus crades - Gunn lui même reconnaît dans ses écrits une volonté (ratée) de provoquer, à l'aune d'une personnalité remontant à sept à dix ans, bien plus évocatrice du milieu dans lequel il évoluait alors.


James Gunn n'a pas toujours été employé chez Disney. Son parcours naît dans une toute autre école de cinéma (Sullivan en faisait un très bon papier dessus). Ayant fait ses armes au sein des studios Trauma de Lloyd Kaufman, célèbre fournisseur de films de série Z à l'humour gras et abusivement malpropre, Gunn aura démarré sur Tromeo & Juliette jusqu'à Slither (Horribilis), Super ou ses parodiques PG Porn qui illustrent parfaitement la folie du bonhomme. 

Chacune de ces oeuvres témoigne à la fois d'une certaine créativité, mais aussi de cette envie de choquer, de pousser les limites du viable ou du convenable. Des films alignés sur la mentalité des studios Trauma, qui se seront fait une place malgré leurs énormes défauts techniques et une absence générale de budget, en choquant, justement.

On retiendra une scène de sexe extrêmement dérangeante dans Super, au sein d'un film à l'humour très noir, dans le même esprit. C'est d'ailleurs cette créativité malsaine, poussée par un imaginaire qui se permet plus que des réalisateurs quadrillés, qui aura intéressé Disney au départ - comme chaque gros studio, qui va chercher dans un cinéma de genre plus libre ses plumes et caméras de demain.  En somme, s'ils n'en restent pas excusables pour autant, reposer les tweets dans le contexte du personnage Gunn de l'époque (où l'on voit bien que ses travaux n'obéissaient absolument pas au même public qu'un Disney/Marvel Studios) permet de comprendre le personnage qu'il incarnait à l'époque. 

2. James Gunn s'était déjà excusé pour ses propos - et Disney était au courant

C'est un fait qu'il ne sera jamais trop bon que de rappeler également. Lorsque Gunn a commencé à devenir un metteur en scène de poids dans la galaxie hollywoodienne, de nombreuses voix s'étaient élevées pour dénoncer ses propos alors même qu'il était annoncé pour le premier volet des Gardiens de la Galaxie. En cause, notamment, un long article sur son blog intitulé "Les 50 super-héros avec lesquels tu aurais le plus envie de coucher".  Quelques situations stupides (ou homophobes) étaient présentées, ce qui lui aura alors valu les foudres du GLAAD (Gay and Lesbian Alliance Agains Defamation), à qui Gunn a présentait ses excuses, à l'hiver 2012.

La tirade, que vous pouvez retrouver en intégralité ici, se termine notamment par une volonté de ne plus réitérer ce type d'écrits, Gunn ayant certainement pris conscience de son image en arrivant dans l'écurie Marvel Studios (ou bien, peut-être, parce que les gens évoluent) : "Je promets à ce jour de faire plus attention avec mes mots dans le futur. Et ferai de mon mieux pour être plus drôle également."

Depuis ces excuses de 2012, le réalisateur se sera montré bien différent, ce style de frasques ne se sera en fait jamais reproduit. On pourrait également parler du message des Gardiens de la Galaxie, où un groupe de personnages marginaux, généralement beuglants et agressifs dans leur manière d'aborder la vie, évolue au travers du métrage vers une idée de rédemption. Et s'accepte, en définitive, au delà des différences de chacun, dans un message positif qui va vers l'idée que ceux qui ne se sentent à leur place nulle part peuvent trouver une forme de bonheur auprès de ceux qui partagent les mêmes problèmes. Les déclarations (multiples) des actrices et acteurs sur ce projet attestent de la bienveillance du Gunn ces dernières années. Mais là-encore, ce n'est pas le sujet.


Le point important tient dans la temporalité. Lorsque James Gunn présente ses excuses, en 2012, il vient d'être embauché par Disney pour réaliser les Gardiens de la Galaxie. Les tweets, articles, et sa réputation provocatrice étaient publiquement connus. Le géant américain était donc parfaitement au courant de ce passé, accessible à tous, même à l'époque (voire davantage à l'époque, puisque commencent seulement à se poser les questions d'utilisations des données personnelles à l'aune d'affaires récentes). 

De fait, si cette image était réellement si embarrassante, le studio avait toutes les possibilités du monde pour ne simplement pas engager Gunn. Le fameux mantra du recruteur qui sonde un profil avant ou après l'entretient d'embauche. Ce qu'il a fait, en tout état de cause, bien content par la suite de voir le réalisateur rapporter des centaines de millions, avec ce que les Guardians premier du nom ont rapporté à l'univers Marvel Studios. C'est là que de nombreux organes de presse, après avoir pris la précaution (naturelle) du "je ne dis pas que je soutiens le propos, mais néanmoins", se sont interrogés.

Puisque survient la une question naturelle : pourquoi les tweets de Gunn ressortent-ils six ans après ces premières excuses (et plus encore après leur écriture) ? Pourquoi Disney se serait tout à coup aperçu que le cinéaste ne correspondait pas à leurs valeurs d'entreprise, comme l'atteste la déclaration officielle ? Qu'a-t-il bien pu se passer entre 2012 et 2018 ? 

Vous ne voyez pas ? Vraiment ? 

3. Qui a orchestré le licenciement de James Gunn ? 

Pour comprendre comment des tweets datant de plusieurs années ont soudainement refait surface, il suffit d'aller regarder les personnes qui les ont déterrées le plus vite. Vous verrez, tout est plus explicite à partir de là. 

En premier lieu, on trouve un certain Mike Cernovich. Une personnalité connue du public pour ses liens avec l'alt-right américaine (terme flou qui désigne une partie de l'extrême droite "alternative", à qui on associe couramment des revendications suprémacistes blanches, islamophobes, sexistes, conspirationnistes : bref, les bons bails). Le blog personnel du bonhomme est créé en 2012, année de la seconde élection de Barack Obama, qui présage d'emblée du candidat des démocrates pour l'échéance suivante. 

Le blog de Cernovich devient au cours des années suivante un manifeste pro-Républicain dans une forme de droite dure et anti-Clinton - et à terme, bien entendu, pro-Donald Trump, puisque c'est aussi (ou encore) de lui qu'il est question. Cernovich est un adepte de la théorie du complot, et pas n'importe laquelle : celle qui voit des cercles de pédophiles parmi ses opposants politiques. Il s'était déjà fait le relais d'une conspiration autour d'un supposé réseau de pédophilie dans les cercles démocrates, en marge de l'élection présidentielle en 2016, une affaire appelée le Pizzagate. Théorie qui a par la suite été démontée de toutes pièces, mais qui montre une certaine obsession du bonhomme à voir des pédophiles planqués dans les hautes sphères de la société.


On voit très bien comment les vieux tweets de James Gunn ont pu servir d'engrais pour réveiller ce genre de théorie, vivace à Hollywood et alimentée hélas par de réelles affaires, et cibler le réalisateur en tant qu'opposant politique. 

Un rapide tour du compte Twitter de James Gunn montre à quel point il est engagé politiquement contre le président actuel des Etats-Unis, et que faire taire sa voix, influente par sa place au sein de la pop culture et de la portée de ses oeuvres, représente un certain challenge. On pourra apprécier (ou non) la dénonciation des blagues de Gunn quand, à la même période, Cernovich s'amuse à parler de violer des femmes - à la différence prêt qu'il n'a jamais dit publiquement qu'il s'agissait d'humour, qu'il n'est pas un artiste, et ne s'est pas non plus excusé de ses propos. Et qu'il a été accusé de viol. Mais bon. Hein. 

Parmi les relais, on retrouve également Jack Posobiec, dont le profil se présente comme curieusement similaire (c'est de l'ironie, en fait c'est pas curieux, c'est normal, essayez de suivre). Il est décrit comme appartenant à cette même mouvance alt-right, est également connu pour son positionnement pro-Trump et un amour des fake news et autres théories du complot - dont le fameux Pizzagate, on y revient. 

L'utilisation du hashtag #WalkAway n'est d'ailleurs pas anodine, car elle désigne un mouvement de personnes démocrates qui ont quitté leur parti à cause d'une supposée aliénation de la gauche américaine. Un mouvement instrumentalisé par la suite par certains conservateurs, allant jusqu'à utiliser des photos stock de personnes réelles pour leur accoler des propos anti-démocrates. J'vous dit ça, j'vous dis rien, un tour sur les profils des personnes en question devrait vous convaincre.

Posobiec et Cernovich ont déjà interagi ensemble, mais leurs résumés mutuels sont assez explicites sur la nature de leurs positions politiques et sociétales - en frontale opposition avec celles de Gunn. D'une manière générale, le sujet de la pédophilie est suffisamment sérieux pour discréditer n'importe qui, ne serait-ce qu'en semant le doute. L'humour stupide d'un metteur en scène dans la provoc' passe donc pour du pain béni, l'opinion n'étant en général pas tendre avec ce sujet (blague ou pas blague).

Il n'est effectivement pas bien compliqué de voir que si James Gunn a été pris pour cible ce n'est pas parce que Cernovich ou Posobiec sont choqués des tweets du réalisateurs - ils auraient pu, comme tout le monde, les faire remonter six ans auparavant, à l'époque d'une autre présidence - mais parce qu'il constitue en tant "qu'influenceur" au sens strict une cible politique à faire taire.

Les prises de positions constantes anti-Trump de Gunn sont des motivations potentielle vers cette opération - et après l'élection de ce président, une campagne de désinformation et le hack de nombreux politiciens démocrates, s'inquiéter de ce genre de pratiques paraît on ne peut plus normal. Ce qu'ont fait Cernovich et ses comparses (relayés même, au niveau culturel, par des acteurs tels que Ethan Van Sciver, figure républicaine notoire de l'industrie des comics, et ouvertement pro-Trump) passe pour une instrumentalisation de la colère populaire que les tweets, remis au goût du jour et privés de leur contexte, auront suscité. 

Il s'agit en effet d'un détournement des mouvements sociétaux qu'auront été le #MeToo ou en France le #BalanceTonPorc. Alors que ces derniers visaient à délier la parole de personnes poussées au silence et victimes d'agression, on se retrouve là avec une utilisation abjecte de l'indignation collective sur les réseaux sociaux pour faire tomber une figure de l'industrie du divertissement pour ses opinions politiques - en le faisant passer pour ce qu'il n'est pas. Un comble quand, aujourd'hui, les défenseurs de certains agresseurs (réels, au sens où des procès leurs cavalent aux fesses) habitués à invoquer la fameuse liberté d'expression exigent le renvoi de Gunn parce que, finalement, "on ne peut pas rire de tout".


En définitive, et jusqu'à preuve du contraire, aucune accusation, et ce dans l'ère post-Weinstein, n'a circulé à l'encontre de James Gunn. Il n'y a pas de raison rationnelle de penser que cela serait le cas, à moins que tout le monde ne soit un agresseur jusqu'à preuve du contraire - mais l'idée va ici un peu loin. Pour l'heure, l'idée est surtout que Disney a viré un employé a priori fidèle et talentueux pour un propos tenu avant même sa prise de fonction. Comme si votre patron retrouvait une photo de vous à dix-sept ans en train de vomir sur un pote après cinq ans de boîte, et vous limogeait dans la foulée parce que "non mais t'imagines si les actionnaires tombent là-dessus ?". 

Représenter James Gunn comme un pédophile potentiel permet d'alimenter une théorie conspirationniste similaire à celle du Pizzagate, mais braquée sur le tout Hollywood. Une fixation, visiblement de personnalités telles que Cernovich. Sous-entendre que Gunn est pédophile à cause de blagues moyennement comiques dénote d'un raisonnement aussi absurde que de dire que Didier Super aurait voté Macron parce qu'il chantait "y en a marre des pauvres" il y a quatorze ans.

Que retenir de cette affaire ? 

Si l'agenda politique de Cernovich et comparses est assez clair, des questions subsistent malgré tout. Il est assez évident que Disney s'est retrouvé piégé dans une situation plus qu'indélicate et qu'Alan Horn ne pouvait réellement prendre une autre décision, au risque d'être accusé de soutenir les propos à connotation pédophile de Gunn - et par une magnifique astuce de raisonnement, d'être donc pro-pédophilie. Ce que certaines personnes continuent de soutenir mordicus, avec la pertinence habituelle des réseaux sociaux.

C'est en effet cet argument qui revient le plus souvent pour discréditer ceux qui apportent leur soutien au réalisateur, comme s'il était absurde de simplement s'offusquer d'un licenciement pour faute grave dont la cause serait "jadis, il faisait des blagues pourries". 

Même remis dans leur contexte, ces propos ne sont effectivement pas drôles. S'ils manifestent d'un réel caractère pédophile, aucun indice, aucun début de preuve ne permet de l'attester - et si une victime potentielle devait se manifester, le simple bruit médiatique que l'affaire aura engendré depuis quelques jours aurait dû suffire à un début de témoignage. Jusqu'ici, cela n'a pas été le cas, il est donc plus que probable qu'Alan Horn n'ait aucun élément que nous n'ayons pas - et qu'en résumé, on soit bien sur un cas de licenciement d'image. Pour satisfaire la partie conservatrice du public qui s'émeut de l'affaire, sans creuser plus loin.

James Gunn s'est excusé. Si chacun peut se positionner sur la valeur d'une faute avouée ou du caractère intemporel d'une erreur, Disney avait tous les moyens du monde de contrôler la personnalité qu'ils embauchaient pour travailler avec eux. La question devient alors, en tant que société, doit-on continuer de payer jusqu'à la fin de ses jours pour une erreur dont la mémoire internet se souvient ? La démarche de la condamnation systématique se heurte à ce principe auquel chacun a droit : personne n'est parfait, chacun fait des erreurs, et tout le monde évolue. Il y a, évidemment, une énorme différence entre les convictions ou la maturité d'un être humain à dix ans d'intervalle, en particulier un être humain à qui la vie a souri comme elle a souri à Gunn.

Si vous n'êtes pas convaincus par cette théorie, dites vous bien que peu de temps après le succès de cette stratégie chez les activistes pro-Trump du web, le même type de procès était fait à Dan Harmon. Un autre humoriste influent, ouvertement opposé à la présidence actuelle, et qui se sera vu accuser des mêmes faits - à la différence près que la chaîne Adult Swim, au public cible bien différent de celui de Disney, productrice de la série Rick & Morty d'Harmon, aura réagi avec tempérance. On peut donc reprocher à Horn de ne pas avoir pris le temps de mesurer les faits.

En définitive, chacun ferait mieux d'aller vérifier ses propres tweets et autres posts de blog depuis leur naissance (ou plus, d'ici à ce qu'une autre technologie aide la mémoire à remonter plus loin), de peur que quelqu'un s'en serve pour vous nuire, et ce jusqu'à la fin de votre vie. Si des groupuscules d'extrême droite peuvent faire plier des géants de l'industrie américaine par peur de mauvaise presse, alors l'affaire James Gunn deviendra plus qu'inquiétante à une ère où le harcèlement en ligne, le stalking et maintenant la manipulation sont devenus monnaie courante dans le monde d'aujourd'hui. #NotAgain, please.

Arno Kikoo
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