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Rob Liefeld, héros publicitaire : l'anomalie d'Image Comics

Rob Liefeld, héros publicitaire : l'anomalie d'Image Comics

chronique
 

L'Amérique découvre Rob Liefeld quand il n'a encore que vingt-trois ans. Nous sommes en 1991 quand l'artiste apparaît pour la première fois aux yeux du public, dans un spot publicitaire. Les années sont au VHS et au blues jeans, et la marque Levi's vient de faire un carton avec son 501 Button my Fly, une ligne si populaire qu'elle inspire des contrefaçons aux vendeurs de San Francisco baptisées Unbutton my Fly. C'est un certain Shelton Jackson Lee, ou plus simplement Spike Lee, qui s'occupe de la campagne publicitaire de 1991 pour le fabricant, deux années après avoir explosé au cinéma avec Do the Right Thing, peinture furieuse et colorée des rues de Brooklyn sur fond de ghetto blaster.
 
C'est dans un stade du New Jersey que le réalisateur a l'idée de filmer un roadie, en train d'installer une série de câblage pour un concert du groupe Grateful Dead. L'idée est innovante, capture un instant atypique où le porteur de jeans n'est plus un simple gosse des rues amateur de baseball. Levi's est séduit et commande à Spike Lee une seconde campagne basée sur la même idée : filmer des gens originaux, avec des boulots originaux. Un numéro est mis en place, et la société lance un appel d'offre aux participants intéressés. C'est un artiste de comics qui commence à faire ses premières armes qui leur répond, un jeune homme qui vient de dynamiter l'industrie en écoulant 4 millions de copies de son X-Force #1.
 
Spike Lee fige sur cellulose un instant de la carrière de Rob Liefeld où l'avenir lui paraît alors radieux, un prodige potentiel avec la vie devant lui. Sympathique, modeste, prometteur, le gamin griffe un croquis du metteur en scène réinventé en super-héros armé d'une caméra, avant de boutonner son 501 pour sceller ce moment, où il était l'un des vifs espoirs de la jeune génération. 

Quelques mois plus tard, Stan Lee capitalise sur ce vent de popularité et invite Liefeld dans son émission, The Comic Book Greats, où il réalisera un dessin accompagné de Todd McFarlane. Nous sommes toujours en 1991 et le destin sème derrière lui ce souvenir sur bande vidéo, d'un auteur qui, en définitive, venait déjà d'atteindre le sommet de sa carrière.
 

Sur le papier, l'histoire de Rob Liefeld démarre comme celle d'un poster boy à la carrière toute tracée : il commence à dessiner dès son plus jeune âge, va de convention en convention rencontrer ses artistes préférés, peaufine son style entre deux jobs de livreur de pizza et d'employé de bâtiment. Il commence en indé' et présente son travail à DC puis à Marvel, qui lui fait une place sur The New Mutants #86 en 1989. A sa manière, son style accompagne celui d'une école générationnelle. Un ensemble d'artistes qui ne cherchaient qu'à mettre davantage de muscles et de flingues entre les mains de leurs héros, et plus de cambrures et de poitrines sur le corps de leurs héroïnes. Déjà à l'époque, tout le monde n'est pas client.
 
Leur travail est un héritage de cet imaginaire, posé dans les années 1980. Les sportives des salles d'aérobic, les biceps du cinéma d'action, et une scène de la série B qui aime ses commandos, ses ninjas, ses cyborgs et ses mutants. Les héros de la décennie Ronald Reagan s'appellent Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Dolph Lundgren et à peine Van Damme aura-t-il eu le temps de mettre un pied dans la porte que les comics, par nature exagérateurs et aussi coutumiers de cette iconographie du muscle, auront déjà pris le pli. Jim Lee, Todd McFarlane, Marc Silvestri, les porte-paroles de cette virilité angulaire qui accompagne un sexy à outrance qui ne s'embarrasse décidément plus de devoir faire réaliste.
 
Dans le tas, Rob Liefeld est tout de même celui sur lequel s'abattent le plus de critiques. Un style dont tout le monde remarque l'anatomie discutable, ses fameux pieds triangulaires et la répétition de postures au dos brisé sur le moindre personnage féminin. Sans oublier une absence de fonds ou de perspectives qui donne la sensation de n'évoluer que sur un premier plan systématique. Quand il crée Deadpool avec Fabian Nicieza dans The New Mutants #98, tout le monde remarque une proximité avouée avec le Deathstroke de George Pérez, dont l'artiste est un grand admirateur. Sur Cable, on lui reproche de mélanger tous les gimmicks de la période, depuis le bras cybernétique aux flingues en passant par les cicatrices et l'oeil lumineux. Plus tard, Alex Ross et Mark Waid s'en serviront comme base pour parodier les héros des années '90 dans Kingdom Come, avec le personnage de Magog.

Image, Extreme Studios et les Youngblood


 

Les excellentes ventes de The New Mutants et X-Force propulsent vite le jeune artiste au statut de rock star. Avec une batterie d'autres dessinateurs de Marvel, il fait partie de ces noms capables de soulever des unités de ventes à six chiffres au plus fort du marché spéculatif de l'époque. Une pelletée de talents qui trouve leur rémunération insuffisante, et vont essayer de négocier auprès de l'éditeur pour un intéressement supérieur au prix de chaque comics vendu - avec le succès que l'on connaît.
 
Quand s'ouvre l'année 1992, la porte de chez Marvel a claqué huit fois, et un petit groupe de dessinateurs dans la vingtaine, se retrouve bombardé chefs d'entreprise. Image Comics voît le jour, pensé comme un éden du copyright où Rob Liefeld installe sa société Extreme Studios. Avec Hank Kanalz, un scénariste connu pour avoir inventé le fameux logo placardé sur les titres d'Image, il va créer les Youngbloodspoof décomplexé de New Mutants où chaque personnage est le décalque d'un héros Marvel populaire, avec le goût des muscles, des flingues et des missions commando'. Le premier numéro est un succès de librairie et un événement pour l'industrie de l'édition américaine, première fois qu'un titre publié en indé' fait de l'ombre aux parutions du work for hire. C'est aussi le premier numéro officiel d'Image Comics, une chouette médaille symbolique pour l'artiste le moins solidaire de la fratrie.
 
Liefeld se découvre une personnalité plus intempestive, plus intransigeante dans son fauteuil de patron. Après une série de retours critiques incendiaires sur les premiers Youngblood, il licencie Kanalz, seul responsable selon lui de la piètre tenue du scénario. Paradoxalement, il refuse aussi de créditer son collaborateur pour la création de ces personnages. 1993 marque la fin d'une sorte d'âge d'or pour la carrière de l'artiste, qui rencontre une de ses idoles Eazy-E pendant la tournée promotionnelle d'Extreme Studios. Il caresse à l'époque le projet d'une série dérivée de N.W.A. - ça ne s'invente, l'un des héros prévus s’appelait justement Compton

 

 

Le temps passe, les séries ont du retard. Le style commence à ne plus du tout passer auprès de certains, quand on découvre la créativité (creuse) d'un dessinateur qui recycle et emprunte de plus en plus souvent. Bedrock et Wolverine, Glory et Wonder Woman, un Supreme aux antipodes de l'originalité et de plus en plus de héros dérivés de Cable ou Deadpool, un monde qui tourne en vase clos autour de thématiques serrées. Pire, l'artiste empile sur un trait problématique une habitude de voler à d'autres certaines cases ou certains découpages - voire certains dessins, via la fameuse technique du swipe. En interview, il refuse de s'en excuser, invoquant le travail de Brian De Palma et de ses emprunts à Hitchcock - on lui répondra que le travail de ceux qu'il plagie, Marv Wolfman en particulier, n'est même pas crédité dans les numéros. C'est un autre équivalent dans l'art cinématographique que lui trouve Peter David, qui le qualifie en 1996 de "Ed Wood des comics".
 
C'est au tournant de cette année que l'auteur enterre définitivement sa réputation, et cesse d'être le jeune premier sur lequel Stan ou Spike Lee auront posé un regard tendre gorgé d'espérance. Au tournant de la décennie, Marvel lutte contre un climat délétère - la spéculation généralisée n'a fait de bien à personne. Privé de ses artistes vedettes depuis trois ans, l'éditeur tente une opération séduction avec Heroes Reborn pour reformer la famille brisée, et se tourne vers Jim Lee et Rob Liefeld pour reprendre en main un relaunch de leurs titres phares. 

Le père de Deadpool récupère les Vengeurs et Captain America, deux séries qui suivront un schéma devenu, à la longue, très habituel. De bonnes ventes au départ suivi de critiques assassines, avant un effondrement généralisé une fois les lecteurs mis au courant de la piètre qualité des titres. Ceux-ci restent aujourd'hui comme de très amers souvenirs pour de nombreux lecteurs et une stigmate sur la baisse de qualité générale en mainstream pendant la décennie
 
Marvel va alors assez rapidement rompre son partenariat avec l'auteur, qui perd la même année son assise chez Image Comics - ses partenaires sont apparemment à bout. Marc Silvestri quitte même Top Cow l'espace de quelques mois pour ne plus avoir à travailler avec lui et ses idées, "contre-productives en tant qu'associé". La légende veut que Liefeld ait présenté sa démission quelques minutes avant la réunion éditoriale qui devait justement le foutre à la porte. La colonne assassine de Peter David dans le Comic's Buyer Guide enfonce le clou, en présentant au visage du monde l'auteur comme un jemenfoutiste, plagiaire et ingrat envers ses collaborateurs. En particulier Louise Simonson, pourtant essentielle à la création de Cable.
 

Rob Liefeld, le destin manqué

 
 

Après cet épisode, Liefeld relève la tête avec sa seconde entreprise, Awesome Comics, où il trouve un ami et un partenaire de confiance en la personne de Jeph Loeb. Ensemble, ils embauchent Alan Moore pour relancer certaines des séries passées de l'auteur - avec un certain succès. Le scénariste fera un joli travail sur Supreme qui empochera même un Eisner en 1997, mais la mort programmé du boum des indépendants qui balaye le marché à l'époque laisse peu de place aux rêves de grandeurs de l'artiste, en particulier avec son habitude de retards de publications. En parallèle, il se prend aussi deux procès pour utilisation frauduleuse de Fighting American, un dérivé de Captain America inventé par Simon & Kirby dans les années '50. 

Après avoir dû payer une certaine somme à l'héritière des droits des auteurs, c'est Marvel qui attaque et finit par autoriser la publication à l'amiable, pour peu que le personnage ne lance pas son bouclier (véridique). Malheureusement, les talents de l'auteur pour la gestion ne permettent pas de sauver Awesome Comics, qui meurt en 2000, trois ans après sa création.

Dans les années suivantes, plus personne ne considère réellement Rob Liefeld comme une rock star à l'exception des amoureux de Deadpool et Cable. Avec une tendresse paternelle, l'artiste va et vient sur les couvertures, les intérieures ou les passages occasionnels généralement mis en place par gimmick nostalgique et pour l'hommage au papa. Mieux, ce-dernier se paye l'admiration de certains jeunes loups de l'industrie, Mark Millar et Robert Kirkman en particulier - les parallèles à tirer se présentent d'eux mêmes, de générations en générations. A l'image de Frank Miller, Liefeld devient surtout une figure de grande gueule tutélaire. Un souvenir indispensable que l'industrie aime garder en réserve et resortir de temps à autres comme un appareil à fondue.
 
C'est ainsi que les engueulades de l'artistes feront aussi partie de sa légende avec le poids des ans. Il tire à vue sur Alan Moore, qui serait d'après lui "un auteur brillant, mais d'après moi, il s'est surtout révélé comme quelqu'un qui était parti en vrille. Enfin, il s'est brouillé avec WildStorm, il s'est fâché avec DC, il refuse de travailler avec Marvel. A un moment donné, il devrait se regarder dans la glace et se demander : Alan, est-ce que le problème c'est vraiment les autres, ou bien est-ce que ça vient de toi ?". Freudien. 
 
Il arrivera tout de même à se fâcher avec DC Comics après un retour massif au moment des New 52 en 2012. Au centre de la discorde, un conflit régulier avec l'éditeur Brian Smith et, d'après lui, la logique de conglomérat instituée au sein des Big Two depuis que ceux-ci faisaient partie de grands groupes contrôlés. L'engueulade qui s'ensuivit termina sur Twitter, entre Liefeld, Tom Brevoort, Gail Simone et Scott Snyder. Ce dernier coup d'éclat enterré, il abandonne son travail au moment des fameux numéros #0 et retourne définitivement à l'indé' travailler sur les relaunchs de Glory, Bloodstrike et Youngblood
 
 
 
Pour un observateur moderne, la carrière de Rob Liefeld a tout d'une énigme. Depuis l'artiste jusqu'au gestionnaire, lui-même a été incapable d'expliquer où se situerait son réel talent. Les critiques lui ont ont toujours reproché son style, les historiens mettent aujourd'hui ses bonnes ventes de l'époque sur le dos des spéculateurs. Ses inventions sont pour la plupart des plagiats avérés, et il les a d'ailleurs rarement réalisées seul. En définitive, est-ce que tout le monde n'aurait pas simplement été berné ? Est-ce que cet homme dont la vie a traversé l'industrie comme une étoile filante, n'aurait pas été qu'un curieux concours de circonstances ? Enfin, peut-on vraiment faire carrière dans les comics sans avoir de réel talent particulier ?
 
Le scénariste de son premier travail chez DC, Karl Kessel, donnera un jour sa propre lecture du destin de Liefeld dans le paysage de l'édition.
 
"Rob est une des personnes les plus énergiques et les plus charmantes que j'ai pu rencontrer - on ne peut pas s'empêcher de l'adorer - et à l'époque de Hawk & Dove, son travail montrait un réel potentiel. Mais le succès est venu trop vite et trop facilement pour lui, il n'a jamais eu à sentir ce besoin de développer son potentiel. 

Ce qui est vraiment dommage. S'il l'avait fait, il aurait certainement eu une marque différente sur l'industrie. Non pas que les choses aient mal tournées pour lui, évidemment."

Plusieurs artistes prendront la défense de Rob Liefeld, parmi lesquels Ed Piskor ou Grant Morrison, d'autres continueront de l'enfoncer avec les années. Mais, l'un dans l'autre et comme le précise bien Kessel, à l'époque comme aujourd'hui, l'artiste s'est depuis longtemps mis à l'abri du besoin. Le succès de Deadpool l'aura même amené à être reconsidéré par le monde des adaptations, et Netflix en particulier qui aura investi gros sur les séries Extreme Studios dernièrement.

Plutôt à l'aise avec son passé et ses échecs, lui-même ne décrit pas la période Image comme une ère de renouvellement. Selon lui, "nous n'étions pas les meilleurs artistes. Nous n'étions pas les meilleurs de quoi que ce soit, mais comme une chanson, ou un groupe ou ce que vous voulez, on a pris dans l'esprit des gens et on a enchaîné les tournées ensuite.".

En un sens, le gosse de cette publicité pour qui tout était encore possible, sur qui beaucoup auront parié, aura été privé de ce qu'il aurait été dans d'autres circonstances. Un jeune dessinateur pas préparé au succès, qui a été amené à devenir le personnage Rob Liefeld par la force des choses. 

En cela, personne n'aura à s'en plaindre - si le destin se sera amplement foutu de lui à l'époque, avoir perdu contre ce qu'il aurait du être n'a pas empêché l'artiste de faire fortune. Ni de voir sa création fétiche passionner des millions de gens, a posteriori. Au bout du compte, le brave Liefeld s'en tire bien, en plus d'avoir permis à tous les passionnés de comics du monde de se marrer un grand coup à différents moments de sa carrière. Ce n'est pas ça au fond, une vraie success story ?


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Corentin
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