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Mister Miracle : Quand Tom King parle dépression, amour et Jack Kirby

Mister Miracle : Quand Tom King parle dépression, amour et Jack Kirby

chronique

Vous avez vu L'Echelle de Jacob ? C'est un film d'Adrian Lyne de 1990. Dedans, Tim Robbins joue un soldat de la guerre du Vietnam. Son unité est attaquée, il est embroché par une baïonnette, puis se réveille dans le métro new-yorkais, un livre sur les genoux. 

Pour beaucoup, ce n'est qu'un des nombreux films jouant sur le principe de la réalité informe, une sorte de mise en abyme du cauchemar. C'est aussi le sujet de brillantes analyses sur le traumatisme, l'idée de refuser sa mort ou de douter du réel après une expérience marquante. Comme Tim Robbins, Tom King a fait la guerre. Pas la même, évidemment. 

Mais comme Tim Robbins, quelque chose aura changé chez l'auteur, quelque chose qui continue de changer à mesure que passent les matinées. Matinées où l'auteur tire ses rideaux, ouvre sa fenêtre et pose le regard sur son pays. Sous la présidence Trump, sous les inondations, sous ce monde qu'il laissera un jour à son enfant. Et comme Tim Robbins, Tom King est piégé dans une réalité mortifère, une réalité où sa porte de sortie, sa thérapie personnelle, est devenue l'un des personnages de Jack Kirby. Un New God, le roi de l'évasion, le fils du tout puissant Highfather : Mister Miracle, alias Scott Free. On en parle ?

Dépression séquentielle et rapport au présent


Quand il en parle en interview, King explique avoir choisi le personnage de Miracle pour son aspect, souriant, happy go lucky. Il peut s'évader de tout, trouve l'amour, échappe à la folie belliqueuse de ses origines - c'est un héros qui, sur le papier, finit bien. Un présupposé qui dérange l'auteur, accroché à son idée : Mister Miracle n'est pas un héros positif.

Pour ceux qui ne savent pas, Scott Free est le prince d'une nation-monde baptisée New Genesis, où réside la caste des New Gods, une mythologie inspirée de l'ancien testament et du goût hard science de son auteur-roi, Jack Kirby. Quand ce-dernier pose les règles de ce monde, il en crée un autre, Apokolips, terre contraire où règne le chaos et le puissant Darkseid, pris dans une guerre sans fin avec les héros supposément bons de New Genesis.

Quand naissent Scott Free et Orion, le Highfather et Darkseid concluent une trêve. Les conditions sont dures : chacun doit renoncer à son enfant, envoyé comme otage pour vivre chez l'autre adversaire. Ainsi, Mister Miracle deviendra le roi de l'évasion en tentant toute sa vie d'échapper aux geôles d'Apokolips de son père adoptif meurtrier. Tandis qu'Orion deviendra, selon les interprétations, un héros maudit piégé par son destin, ou une belle enflure fascinée par le pouvoir. Ici, c'est le second choix qui a été retenu, le personnage servant de parabole sur l'égocentrisme du politicien, en l'occurrence vecteur d'une paranoïa contagieuse.


Pour Tom King, ce passé ne correspond pas à la personnalité dépeinte chez Miracle. Est-il heureux ? Est-il libre ? L'auteur aura passé les dernières années de sa vie à voir l'Amérique, et le monde avec, connaître une série de bouleversements. Mais hors de question pour lui d'écrire un comics dont le résumé serait "fuck Trump" ou "fuck the politics". Ce qu'il sait faire, c'est écrire des personnages, et c'est en s'inspirant de son ressenti sur ce monde que King écrit Mister Miracle.

Le héros qui peut s'évader de tout, mais pas cette fois. Tom King se sent prisonnier de ce présent, piégé dans sa tête, dans cette réalité. Comme beaucoup à notre époque où tout va si vite, où le sentiment de connexion à une sphère plus vaste accélère l'isolement et où chaque journée semble un peu plus nous déposséder du temps qu'il nous reste à vivre, Mister Miracle fait une dépression nerveuse. Et comme beaucoup de dépressifs, il ne sait plus ce qui est vrai ou n'est pas vrai, il ne sait plus s'il existe, il ne sait plus si quoi que ce soit existe.

Peut-être parce qu'il se projette dans son personnage, peut-être parce que le réel est moins palpable à une époque où tout le monde existe aussi dans un espace virtuel. Peut-être parce que King a lu Morrison et qu'il donne sa propre version. Ou peut-être que ce sentiment de déconnexion de ce qui se passe est le fondement de toute notre époque. En attendant il y a certainement des parallèles à faire entre l'auteur et son lectorat, sur cette question de trouver sa place, quand on a l'impression de ne plus faire partie de grand chose.

Le seul référent d'existence stable dans sa vie est Darkseid. Darkseid Is, le mantra que l'auteur ne cesse de répéter, à la fois pour souligner l'origine du mal-être de son héros dans cette enfance tortueuse, et également pour souligner l'absurdité de cette déclaration. Darkseid Is ? Le propos passe pour une sorte de cri de guerre scandée par Apokolips en hommage à son leader. Une parole d'aveuglement, de foi stupide dans le fascisme d'un despote, qui jusqu'à preuve du contraire, n'existe pas plus que Mister Miracle. Après tout, ce ne sont que des héros de BD.

Quatrième Monde et Quatrième Mur


Cette idée va nourir toute l'écriture de King sur ces cinq premiers numéros (le dernier étant sorti cette semaine). Mister Miracle est chaque fois introduit par un laïus qui évoque les moments narratifs du Silver Age, tonitruants, enjoués, héroïques, ceux qui présentent les aventures fantastiques d'un héros publié en kiosque ce mois-ci, et ce qui va bien pouvoir lui arriver cette fois. Il en va de même pour les fameux t-shirts de Scott.

L'auteur remplit ses pages de références au Quatrième Monde, et désacralise tout. Gerads, son partenaire aux dessins, profite d'une capacité fantastique à rendre concret, réel ou volontairement grotesque ces personnages nées de l'esprit cosmique de Kirby. Il en ressort une Barda loin de l'exagération de beauté usuellement prêtées aux héroïnes de comics, des scènes de vie quotidienne touchantes dans leur simplicité, et une rencontre permanente entre le gigantisme des enjeux et le propos très personnel que King instille dans ses pages.


Avec un gimmick étrange, l'auteur sature ses pages de distorsions. Comme ces vieilles bandes VHS où un parasite passait sur la bande magnétique, où quand le réseau hertzien était saturé de vibrations. Cette manière de douter du réel, d'imposer l'idée de ce qui est ou n'est pas vrai passe aussi par des scènes monstrueuses, quand Miracle évoque sa mort sur un plateau télévisé, ou quand la narration se coupe pour présenter Scott dans ses numéros d'évasion. 

Il est probable que l'auteur lui-même n'ait pas statué sur ce qui est ou n'est pas vrai dans ce qu'il montre. On en ressent une construction anarchique, où le voyage passe moins par le récit que par l'exploration de l'esprit piégé de son héros. Lui part chercher dans des idées philosophiques ou religieuses pour s'expliquer ce qui est ou n'est pas. Mais comme le présente bien Orion, ce qui compte n'est pas ce qu'il ne sait pas mais ce qu'il pense savoir.

Darkseid Isn't


Mister Miracle est l'un des meilleurs travaux de Tom King, sinon le meilleur. Quand l'auteur évoque le pourquoi de son rythme cyclique de dialogue, son envie de casser le rythme ou de prendre son propre récit à défaut, il explique que pour lui, ce sont les silences qui comptent. Revenu de la guerre, il ne se souvient plus du bruit des balles et des explosions. 

Ce qu'il a retenu, ce sont les échos, les moments de calme, les moments où tout s'arrête, où tout existe hors du danger. Perpétuel anxieux, l'auteur s'attache moins à rendre hommage à Kirby qu'à prendre son héros au sérieux, pour ce qu'il dit de lui et de ce qu'il dit du lecteur. De ce prisonnier qui ne reconnaît plus une vie qui lui échappe. 

La narration de l'auteur, volontairement déstructurée, emmène sur des chemins du quotidien, une belle histoire d'amour qui passe elle-aussi par beaucoup de non-dit, tout en ne s'éloignant jamais de l'aspect Silver Age de son univers. Puisqu'en toile de fond, on retrouve tous les codes du monde de Kirby, et ce destin toujours pas scellé des frères ennemis, dont on imagine que l'auteur voudra à un moment reconnecter les wagons.


C'est difficile à dire pour l'instant. Au sortir du cinquième numéro, si on sent qu'un tournant s'amorce, ce n'est peut-être pas parce que l'auteur a subitement réussi à s'expliquer qui il était, ou qu'il en avait le projet depuis le départ. Pour l'heure, dans les initiatives nées de l'envie de capitaliser sur l'anniversaire posthume de Kirby, Mister Miracle est probablement la série la plus insaisissable et la plus intelligente sur le marché.

Puisque s'il appartient à chacun de se sentir porté par les valeurs de tel ou tel personnage, l'apânage de la dépression nerveuse échappe encore à ce genre de récits. Dans Daredevil, on la retrouve comme un motif narratif, moins comme un propos sur le présent. Dans Punisher, ce serait malheureux que le personnage soit un grand déconneur souriant, étant donné son activité principale. 

On peine à retrouver ailleurs la justesse de l'écriture de King dans ce Mister Miracle, le trait fabuleux et les découpages de Gerads, ces couleurs, ces réinventions stylisées des idées de Kirby, et une telle profondeur sur l'humain dans une série dérivée de concepts cosmiques ou religieux posés il y a plus de quarante ans. Donc lisez ça, partagez le et surtout, souvenez vous : Darkseid isn't.

Corentin
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