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Édito #83 : plus fade est le vilain, plus fade est le film ?

Édito #83 : plus fade est le vilain, plus fade est le film ?

chronique

"Meilleur est le vilain, meilleur est le film", disait un certain Alfred Hitchcock. Une maxime célèbre qu'il est peut-être de bon ton de rappeler de nos jours, à l'heure où les adaptations de comic books dominent Hollywood, malgré des antagonistes parfois très génériques.

Mais rassurez-vous, l'idée derrière cet édito' n'est pas de tirer sur l'ambulance. Depuis quelques années déjà, nombre de nos collègues s'attardent sur la faiblesse des vilains mis en scène par les films adaptés de super-héros, et même sur les antagonistes de tous les blockbusters récents, de manière plus générale. Des méchants passables, tout au plus, qui en ont déjà pris pour leur grade sur bien des médias, et sous bien des formes. Mais ici, nous chercherons plutôt à comprendre les raisons derrière ce triste bilan, en essayant d'identifier les facteurs qui conduisent des vilains souvent géniaux dans leur format original, la bande-dessinée, à devenir si oubliables. 

Et alors que j'y réfléchissais depuis un petit bout de temps maintenant, c'est Michael Keaton himself qui m'a livré un élément de réponse sur un plateau d'argent. Récemment, l'acteur - qui avant d'être le tout premier adversaire d'un Spider-Man nouveau, est le visage de Batman et de Birdman - s'est en effet livré sur l'écriture du Vautour, le vilain qu'il incarnera dans Spider-Man : Homecoming, et qu'il décrit ainsi :

"C'est un vilain très intéressant - et plus intéressant que je ne le pensais - parce que face à ses actes, on se dit parfois 'vous savez quoi ? Je comprends son point de vue' ce qui le rend très intéressant à jouer."

La phrase n'a peut-être l'air de rien, mais je crois qu'elle m'a ouvert les yeux sur plusieurs des raisons qui pourraient pousser nos vilains dans l'oubli. Récemment, le discours de Keaton s'est en effet retrouvé dans la bouche d'une large majorité d'acteurs ayant incarné (ou qui incarneront) des vilains dans des blockbusters, et tout particulièrement chez les interprètes engagés par des productions super-héroïques. Ces derniers mois, il n'était ainsi pas rare d'entendre, dans les propos d'acteurs, de réalisateurs et de scénaristes qu'un méchant serait bon grâce à ses motivations. Des motivations qu'on allait pouvoir non seulement comprendre, mais éventuellement partager. 

Gardez d'ailleurs à l'esprit que ce genre de discours ne se limitent pas aux films de super-héros. Mais puisque nos personnages favoris ont le pouvoir sur Hollywood, on peut effectivement considérer que ce sont leurs habitudes qui donnent le ton à toute l'industrie. Et on retrouvait par exemple les mêmes idées chez Simon Pegg et Justin Lin à propos du vilain interprété par Idris Elba dans Star Trek Beyond. Mais qu'importe la source de l'idée quand c'est l'idée elle-même qui nous intéresse et nous passionne : pourquoi, ô grand pourquoi, a-t-on besoin de comprendre ou même d'adhérer aux motivations d'un vilain ?

Bien évidemment, en comprenant les raisons qui poussent un vilain à agir, le spectateur à plus de chance de s'identifier à lui. D'autant que cette compréhension passe souvent par divers traumatismes subis par le méchant, qui nous amènent, pour peu qu'on soit encore doté d'un cœur, à ressentir de l'empathie pour l'antagoniste. Mais est-ce vraiment le seul ressort possible ? A en croire Michael Keaton et ses compères, c'est cette compréhension qui fait d'un personnage un bon vilain, ou du moins, un vilain intéressant, de nos jours.

Cette équation est d'ailleurs très actuelle. Quand on y pense, si on comprend voire si on partage tout ou partie des motivations d'un méchant, cela le rend, implicitement, plus neutre. De toute évidence, vous n'êtes pas des psychopathes en puissance attendant d'être réveillés - du moins je l'espère - et votre identification à tel ou tel antagoniste l'adouci, en quelques sortes. Sans même parler d'identification, la simple compréhension de ses actes a tendance à le rendre moins radical, ou en tous cas, plus neutre, plus gris, et cet alignement correspond sans doute mieux au monde dans lequel nous vivons. En tous cas, les historiens du cinéma vous dirons que la nature et la personnalité des vilains hollywoodiens reflètent l'époque dans laquelle ils s'inscrivent.

Mais prenons quelques exemples. Chez Marvel Studios, les deux derniers vilains sont Zemo et Kaecilius. Le premier n'est pas le néo-nazi fantasque qu'il était dans les comics, mais un soldat dépressif qui chasse les nazis (justement) dans l'espoir de blesser les Avengers. Il veut leur faire ressentir quelque chose qu'il a ressenti lui-même et qui le hante depuis : la perte de sa famille. On peut le comprendre. On peut s'identifier à cela. Et pourtant, Zemo n'est pas un vilain très intéressant, et encore moins un antagoniste marquant. Il faut dire que comme Kaecilius, il n'a même pas un élément signifiant - comme un costume, une habitude ou une capacité particulière - qui le distingue de la masse. Le vilain sorcier, de son côté, veut sauver le monde de la mort. Et il est troublé par les mensonges de l'Ancien, son mentor : là encore, on comprend facilement les motivations du bonhomme et il est assez facile de s'identifier à lui.

Mais cette facilité est traitre. Derrière l'accessibilité qu'elle offre, elle cache un constat amer : si vous pouvez résumer si facilement vos vilains, et qu'ils n'ont même pas ce signe distinctif qui les rend attachants ou diablement sinistres, c'est que vos antagonistes ne sont pas complexes, dans le sens noble du terme. Ils sont faciles, donc : faciles à écrire, faciles à incarner et faciles à oublier. Même si sur le moment, ils fonctionnent, comme la pièce bien huilée qu'il sont. Là où un vilain à peine plus prononcé peut empêcher la machine de tourner. On le voit bien avec Lex Luthor dans Batman v Superman : lui aussi à des raisons louables. Il cherche à protéger l'humanité. Mais Zack Snyder et Jesse Eisenberg lui ont donné des caractéristiques beaucoup plus prononcées, comme son aspect très théâtral et sa folie à peine dissimulée, qui ont tendance à faire partir le personnage dans tous les sens.

Alors quelle approche préférer ? Assurément, il convient de rappeler à tous ceux qui nous lisent et aux décisionnaires et artistes d'Hollywood qu'un vilain compréhensible, appelons-le comme ça, n'est pas forcément un bon antagoniste. Bien au contraire. Les contre-exemples sont légion, et ce, au sein de toutes les typologies de vilains, des plus physiques au plus cérébraux. Le meilleur contre-exemple est d'ailleurs très simple à dégainer, mais très utile pour faire avancer notre réflexion : il s'agit du Joker de The Dark Knight. D'après ses propres mots dans le film, il n'a pas de plan. Ses motivations sont troubles. Son passé, tout à fait obscur - on rappelle qu'il raconte deux histoires différentes à propos d'une même cicatrice. Et pourtant, il est assurément le plus grand vilain de cinéma de ces dernières années. On me répondra sans doute que pour arriver à ses fins, il fait preuve d'un minimum de stratégie, et vous avez raison de le préciser. Seulement, tout dans la mise en scène qui l'accompagne ou l'écriture et le jeu qui le définissent transpire le chaos. Ses éléments signifiants, comme le maquillage, le costume violent et les couteaux font le reste, brouillant nos perceptions déjà mises à mal par l'anarchiste antagoniste.

Dans ses écrits, le théoricien et scénariste David Trottier précise que l'opposition crée du conflit, et que le conflit crée l'histoire. A ce titre, les vilains de nos adaptations super-héroïques, et tous les autres d'ailleurs, ont tout intérêt à pousser leur adversaire dans ses derniers retranchements, et ce, sur deux plans. Le premier, c'est celui de l'action, ou de l'histoire extérieure : c'est la dimension physique qui incombe au vilain, qui s'en chargera lui-même ou via des sbires. Le second, c'est celui de l'émotion, ou de l'histoire intérieure, si vous préférez. Notre antagoniste doit nuancer les valeurs du héros, voire les faire voler en éclat. C'est pourquoi le Joker de The Dark Knight marche si bien, d'ailleurs, puisqu'il agit toujours sur ces deux spectres, au contraire de nombreux vilains récents, quelque soit le studio derrière l'adaptation en question. Apocalypse, par exemple, est un vilain d'une puissance physique inimaginable, mais il n'agit jamais sur la dimension émotionnelle de l'histoire. Il ne convoque aucune émotion, et ses seules motivations, ses seules valeurs, sont la supériorité de la race mutante.

Car l'envie de mettre le monde à genoux pour l'achever ou le remplacer n'est pas une idée assez puissante pour caractériser un vilain. Du moins, pas si vous avez de véritables intentions pour votre vilain. Ce qui fonctionne dans un cartoon ne fonctionne pas forcément dans un film, et à ce titre, chaque studio voit midi à sa porte en nous offrant sa propre déclinaison d'une même sauce (une pensée pour Hamza). Et pour vous les caricaturer rapidement, voici les approches standardisées par Marvel Studios, Warner Bros et la Fox, ces dernières années :

Le premier studio donne régulièrement dans le vilain neutre, qui représente sans doute mieux l'époque complexe qui est la nôtre, mais qui manque souvent de charisme ou de folie, si on met de côté Loki, bien entendu. Globalement, l'approche de l'écurie Kevin Feige consiste à cloner le héros pour lui offrir un double maléfique. Ca été le cas dans les deux premier Iron Man, dan Doctor Strange ou encore Ant-Man, par exemple : les héros ont les même pouvoirs, et quasiment la même apparence. Chez Warner Bros, on se cherche encore, et c'est bien normal après seulement trois films, qui ont toutefois une chose en commun : ils adorent les vilains tarés qui crient face à la caméra. Une orientation comme une autre, après tout. Enfin, du coté de la Fox, on a du mal à trouver mieux que Magneto, qui est probablement l'un des vilains les plus intéressants de l'histoire des comics. On préfère donc manipuler le tordeur de fourchette dans le plan d'un vilain tiers, mais qui fait toujours pâle figure face à ce bon Erik Lehnsherr.

Vous l'aurez compris, les vilains tirent leur puissance d'un équilibre très complexe, qui ces derniers temps, est bousculé par une domination des méchants aux motivations "compréhensibles" et l'absence d'éléments symboliques ou signifiants. Mais surtout par un rythme de production et une sérialisation toujours plus rapides, qui certes n'expliquent pas tout, mais poussent évidemment les créatifs à répéter une formule là où ils pourraient la changer en un tournemain. Des tendances qu'il convient de comprendre avant de critiquer, dans l'espoir que nos vilains redeviennent aussi marquants, si ce n'est plus, que les héros qui les agacent tant.

Republ33k
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