
Dans le cadre d'une saison chargée pour les productions animées (avec Batman : Caped Crusader, My Adventures with Superman et X-Men '97 en parallèle), l'été des cartoons se termine sur un bilan globalement positif. Bien entendu, la série animée de Marvel Television passera pour le produit le plus remarqué dans cet enchaînement de sorties. Malheureusement, le parcours en deux dimensions des nouvelles aventures de Loïs Lane, Clark Kent et Jimmy Olsen ne semblent encore concerner qu'un public relativement restreint, et pour ce qui concerne la chauve-souris de Bruce Timm, James Tucker et Geoffrey Thorne, le format de diffusion tout-en-un aura définitivement enterré toute perspective de bruit médiatique ou de suivi populaire sur l'ensemble des deux saisons diffusées depuis la plateforme Prime Video.
Quelque part, c'est dommage. Une fois l'effet de surprise dissipé, une fois accepté le constat que l'équipe créative n'avait jamais eu pour objectif de produire un objet du même calibre que Batman T.A.S., Caped Crusader s'apprécie finalement plutôt pas trop mal. À tête reposée et en comprenant quel était le but réel de cette relecture rétro' et relativement sinistre du chevalier noir, le résultat sorti d'usine sonne finalement comme un objet anachronique, précieux dans l'originalité de ce qu'il propose, pour s'incarner comme l'exemple le plus évident du mantra "les défauts de ses qualités". En somme, le genre de trucs que l'on pourra facilement ressortir d'ici cinq ou dix ans dans le cadre de vidéos documentaires, de montages pour les réseaux sociaux ou de chroniques culturelles précises, pour affirmer qu'il s'agissait en réalité d'une perle rare que trop de gens ont choisi d'ignorer. Tout pour le clout, vous savez bien.
Sans aller aussi loin, pour le moment, mettons surtout que cette série existe avec sa feuille de route et ses arguments valables pour équilibrer le poids de son propre lignage glorieux. Puisque si Caped Crusader n'est pas Batman : T.A.S., au moins, une fois passée cette saison deux, il est un peu plus facile de comprendre ce que celle-ci espérait proposer pour affirmer sa propre identité singulière. La réponse va vous surprendre : il s'agit tout simplement d'un produit en décalage.

Petit rappel des faits : cette version de Gotham City reprend l'essentiel des grands principes fondamentaux de la période Bill Finger, avec un super-héros engagé dans une guerre contre le crime organisé, et l'incarnation du maléfique sous toutes ses formes. Le personnage principal s'incarne et se comprend dans son costume de chauve-souris - même en civil, celui-ci parle d'une voix rauque et glaciale, il n'entretient pas de vie personnelle ou romantique, et le visage de Bruce Wayne ne fonctionne pour lui que comme un costume susceptible de lui permettre de s'infiltrer dans les milieux mondains fréquentés par la mafia et la bourgeoisie corrompue. Alfred n'occupe pas son rôle traditionnel de figure paternelle souriante et flegmatique, mais plutôt celle d'un complice captif des folies vengeresses de son maître, par simple fidélité naturelle.
La police est elle aussi ouvertement corrompue en accord avec les arcanes du genre, et la manifestation du surnaturel oscille entre l'horreur et le fantasque. En somme, dans cette série, les super-pouvoirs sont largement optionnels. Même pour les vilains qui se définissent pourtant par leur capacité pour le prodige. D'un certain point de vue, Batman : Caped Crusader tente finalement de mettre en conformité les usages classiques de Gotham City avec les codes du film noir, du film d'épouvante antérieur aux années quarante, de la fiction populaire et pulp des revues et des romans de gare de cette génération de polars macabres et ténébreux. L'objectif n'est pas nécessairement l'action, ni même forcément l'enquête, mais simplement : l'atmosphère, le design, la pesanteur d'un monde sans espoir dans lequel la seule solution tangible aux problématiques humaines et sociétales se trouve être un croque-mitaine en costume de chauve-souris.
Tout ceci saute aux yeux. À sa façon, Bruce Timm semble même vouloir tordre le cou aux habitudes de consommation de ces relectures de multivers. Si le public aime généralement découvrir les réinventions, les relectures des personnages classiques dans ces adaptations qui s'autorisent un degré de liberté pour moderniser ou changer les origines de certains personnages (c'est tout le gimmick des univers Absolute ou Ultimate), dans Batman : Caped Crusader on mise généralement sur le contre-emploi.

La série comprend toute une variété de tricheries, de détournements des attentes. Avec le Spectre, par exemple, ici repris comme un simple monstre de film d'horreur poussiéreux, tragique, une créature qui inspire une morale contre la peine de mort, comme tout droit sortie d'une production sociale des années quarante embarquée dans les codes de ce que l'on comprenait alors comme le cinéma de genre contemporain. Beaucoup des personnages de cette seconde saison semblent avoir été fondus dans ce moule précis : imaginer quelles auraient pu être les idées d'un comics Batman sorti dans les années quarante, mais débarrassé de la charte "grand public" et du lectorat des enfants.
Comme si, d'entrée de jeu, Fritz Lang, James Whale ou Michael Curtiz avaient pris le contrôle de la chauve-souris pour décliner la créature sur toute une série de petits longs-métrages obscurs, pessimistes, anxieux ou délibérément grandiloquents dans le tragique. Encore une fois, pour le moindre épisode, la prime est donnée aux atmosphères et aux destins croisés, dans le cadre d'un propos relativement humaniste qui va chercher les civils de Gotham City (victimes, policiers ou justiciers) dans les couloirs du labyrinthe de la ville. De ce point de vue, l'épisode qui se concentre sur Matches Malones passe pour une note d'intention éclairante : encore une fois, Batman ne fonctionne que comme une simple fraction dans l'équation de ce propos qui tape plutôt sur le quotidien carcéral, le fatalisme de la vie des détenus, pour s'achever sur une conclusion profondément tragique qui cherche le grandiose dans sa réplique finale. Un véritable objet de cinéma. On se doute bien que les scénaristes auront fait leurs devoirs pour pointer du doigt les références fléchées.
Cette mosaïque de destins laisse d'ailleur assez peu de place au personnage de Batman en tant que protagoniste. Souvent, celui-ci n'est qu'un levier que l'on active pour boucler une intrigue ou pour faire avancer le scénario. Les véritables personnages centraux seront les adversaires, souvent déconnectés de leurs bases fondamentales : un insupportable Nygma repensé en baron du crime, qui troque ses énigmes contre une personnalité de maniaque frustré façon Boardwalk Empire, un Freeze privé de son blaster, qui crée des oeuvres d'art avec les cadavres de ses victimes passés dans des bains d'azote liquide - idée géniale au demeurant.

Également : les autres. Barbara Gordon, Renee Montoya, Harley Quinn, James Gordon lui-même bien entendu. On comprend l'influence d'Ed Brubaker et de Greg Rucka au scénario de ce produit, lancé sur une certaine philosophie au moment de la première saison, volontairement économe, et qui renifle l'envie de chercher les profils des êtres humains dans l'ombre de la chauve-souris. Rien d'étonnant de la part des deux créateurs de Gotham Central, même si l'un et l'autre se seront moins impliqués dans cette seconde saison.
Quelques épisodes auront moins d'intérêt : une envie d'adapter Batman : Mad Monk avec la secte de Barbatos est dispensable ; une partie consacrée aux actes de l'Epouvantail que l'on ne retient pas forcément et dont la conclusion reprend presque mot pour mot celle du film Batman : Begins. Néanmoins, le moindre épisode profite d'un certain soin, d'une envie de bien faire, et de porter au jour cette vision basée exclusivement sur la démarcation des ambiances et cette logique d'un produit presque corrosif qui contourne les attentes des fans pour aller construire sa propre identité. Ce n'est pas un hasard si le dernier épisode, consacré au Joker, manque justement de l'énergie et de la puissance que l'on retrouve aujourd'hui dans les comics qui adaptent le clown : ici, la donnée principale n'est pas tellement le duel historique entre clown et la chauve-souris, mais plutôt la tentative de trouver une cohésion dans une ville déjà devenue folle longtemps avant son arrivée. D'ailleurs, si Caped Crusader devait se terminer sur cet épisode, le propos aura certainement été au bout de son objectif.
Malheureusement, encore une fois, toutes ces qualités s'accompagnent d'un défaut majeur : Batman : Caped Crusader reste une série relativement lente, relativement plan-plan, qui adopte en même temps que le style des années quarante la rythmique molle et l'économie visuelle de ces productions d'autrefois. Le travail de la caméra manque souvent de panache, généralement coincé dans des valeurs de plan relativement répétitives, malgré quelques efforts notables par endroits. Le fait est que le feuilleton semble aussi s'être inspiré des aventures radiophoniques du Batman d'autrefois, avec une cadence qui passe beaucoup par la narration orale, dans des tonalités relativement monocordes, et par cette même progression lente que l'on pourrait presque écouter sans la regarder.

Sur le papier, cette seule notion de série volontairement poussiéreuse dans son approche du récit, en décalage total avec les attentes du public moderne (si l'on regarde Invincible ou X-Men '97, le différentiel se constate d'entrée de jeu) se justifie par l'intention artistique. Néanmoins, encore une fois, pour un produit qui aurait tout de l'héritier naturel de Batman T.A.S., beaucoup de gens se seront naturellement détournés de Caped Crusader compte tenu de cette différence marquante. D'abord, parce que les deux produits ne répondent pas aux mêmes objectifs. Celle des années quatre-vingt dix avait d'abord pour but de distraire un public d'enfants, malgré toutes les qualités de son écriture, en prenant l'angle du super-héros sous un axe de comics déformé. Avec des personnages tragiques, de superbes moments de bravoure, des épisodes bien plus adultes que prévu, oui... mais aussi une bonne part de divertissement. Dans sa musique, extraordinaire, dans la représentation de la Batmobile, d'une collection de vilains généreuse et largement basée sur leurs équivalents comics (Joker, Pingouin, Epouvantail, etc).
D'un certain point de vue, Batman T.A.S. était une série grand public... qui cherchait par tous les moyens à s'extraire de son carcan. Le monde n'était alors pas encore familier de l'axe purement sérieux du Chevalier Noir, encore neuf dans l'esprit du public dans la foulée des films de Tim Burton, et de l'ascension toute récente des comics de l'âge noir. Tant et si bien que dans son optique de vente de jouets, de vitrine publicitaire aux productions WB Animation, le feuilleton de Bruce Timm s'était matérialisé comme une passerelle parfaite. Avec pour l'accompagner le fruit d'une rencontre : aux côtés de Paul Dini et d'Alan Burnett, le créateur avait aussi de quoi épouser des formes et des contours plus variés, parfois plus légers, parfois plus comiques, parfois plus théâtrals. Or dans le présent, Caped Crusader suit d'autres impératifs. Née dans un monde qui aura eu le temps de découvrir et d'apprécier la version sombre de la chauve-souris, cette série opte pour un retour aux sources, une solidification des fondamentaux disparus, ceux du Golden Age pris au sérieux et par des adultes.

La série a aussi été pilotée et produite par Matt Reeves, et en compagnie de Thorne, deux profils qui ne forment pas le même trio de pierres angulaires que la formation des Timm, Burnett et Dini. Caped Crusader est une oeuvre faite par des adultes nostalgiques, amoureux d'une certaine compréhension de la narration et du style, qui ont l'occasion de parfaire leur propre caprice dépouillé. Au point de passer au broyeur des trouvailles plus modernes pour les faire rentrer dans leur prisme d'amateurs de films noirs et de polars ténébreux. Comme Carrie Kelley, par exemple, pour un épisode qui reste probablement le seul descendant nature du métissage adulte/enfant du T.A.S. d'autrefois. C'est bien la preuve.
Moins de générique clinquant, moins d'insistance sur le fuselage agressif du véhicule, moins de concessions aux matériaux des comics. Batman : Caped Crusader est ainsi un pur exercice de style réussi... pour peu que l'on accroche à cette vision radicale. Même si l'équation souffre d'un sérieux manque de rythme et de choix qui vont (naturellement) diviser, on appréciera certainement de la retrouver, d'ici cinq ou dix ans, comme cette tentative manquée de poser un regard plus sérieux et anachronique sur un personnage alors en plein renouvellement.
Quelque part, on pourrait même se dire que le feuilleton tombe dans une fenêtre temporelle anormalement comique : au moment où Absolute Batman torpille toutes les conventions classiques de la chauve-souris pour en sortir une lecture moderne longuement attendue, au contraire, Bruce Timm, l'un des patriarches de la Batmania, en bonne partie responsable de l'obsession de toute une génération pour Gotham City, choisit sciemment de ne pas regarder vers l'avant. Mais plutôt, vers le passé. Vers cette origine insubmersible, celle qui l'aura toujours obsédé lui, faute d'être encore capable d'entraîner les autres dans cette nouvelle excavation captivée. Dans le même temps, ce retour vers l'arrière est aussi une occasion de moderniser certains concepts (comme Harley ou Freeze, encore une fois).
En définitive, la série aura surtout souffert de sa cadence de diffusion et de son point de comparaison, mais peut-être que cette lecture n'était simplement pas celle que les gens attendaient ou espéraient pour tenter de relancer une nouvelle mode. Cette version de l'univers aurait peut-être été mieux reçue au format comics ? Qui peut savoir. En attendant, il n'est pas certain que Prime Video renouvelle l'expérience pour une saison supplémentaire.

Pour les détails techniques : comme d'habitude, les comédiens de doublage sont excellents, l'accompagnement musical réussi (encore une fois : comme un vieux feuilleton radio). Quant aux costumes, certaines idées de design sont proprement excellentes et nous rappellent que le brave Timm n'a rien perdu de son génie artistique. Et même si cette version précise du Joker risque certainement d'en décevoir certains, c'est malheureux, mais l'objectif global de la saison a bel et bien été rempli. Peut-être un peu trop tard, malheureusement.
En somme, Batman : Caped Crusader n'est toujours pas Batman : T.A.S. au sortir de cette seconde saison. Mais, ce comparatif étant désormais mis de côté, en acceptant que les équipes d'hier ne sont plus celles d'aujourd'hui, que le contexte et les objectifs du diffuseur ne sont les mêmes, la série s'en sort tout de même globalement plutôt bien ! Avec de vrais bons épisodes architecturés autour de réflexions intéressantes sur l'envie de dépouiller Gotham City de son aspect "super-héros", pour mieux revenir vers une suspension temporelle lointaine, inscrite dans les codes des premiers pas du personnage en BD (quelque part, un peu comme le comics Bat-Man : First Knight, en plus abouti, en mieux réfléchi), la série se démarque largement du gros des adaptations précédentes. Avec un déroulé plus lent, qui aime se greffer sur l'humanité des civils de Gotham City, pour démontrer comment cette ville (et les "mauvaises journées") scarifie les identités les plus normales, Bruce Timm solde le bilan de cette petite expérience sur une note positive malgré un rythme toujours aussi frustrant. Du reste, il sera toujours intéressant de se demander pourquoi Prime Video aura décidé de sacrifier cette série avec une diffusion accélérée... celle-ci risquant de devenir une simple anecdote dans la longue existence du croisé en cape.
31 Aout 2026
Mike Reed👌
21 Aout 2026
Arno Kikoo@superalecbaldwin : tout à fait, erreur d'inattention, c'est supprimé.
21 Aout 2026
goulabiJ'en profite pour dire que je l'ai vu en VF et que cette dernière est excellente ! J'espère qu'ils vont garder l'acteur de batman pour les productions animées à venir (ils l'ont deja fait revenir pour lego batman donc ça semble bien parti). En tout cas, j'espère qu'ils vont produire d'autres séries batman. À voir avec absolute ce qu'ils vont en faire
21 Aout 2026
SuperAlecBaldwinLa fille du fleuriste c'est pas censée être une relecture de Rose et Thorn, plutôt que Poison Ivy? https://en.wikipedia.org/wiki/Rose_and_Thorn