
Au terme de plusieurs longues années d'enquêtes documentées, de prises de parole concordantes, d'ingérences périodiques et de corrections de tir occasionnelles, l'historique complet de ce que nous avions alors coutume de désigner sous le terme de "DC Extended Universe" (ou DCEU) appartient désormais au secteur de la mémoire collective. Frappé par la fatalité des commandes de studio, cet assemblage de quatre lettres fonctionne, pour les commentateurs modernes, comme un exemple alpha (et paradoxalement utile, pour définir un point de référence) de ce qui tout ce qui ne fonctionne pas pour les productions de cette taille. L'essentiel de ce qui fut sanctifié sous le pavillon du "DCEU", au bon vouloir des présidences de groupe, peut même se comprendre comme un genre de savoir-faire. Pour peu que l'objectif soit de se foirer.
Et avec le recul, l'échec global de cette grande tentative de réinventer le cinéma des super-héros (ou au moins, de le maintenir en vie contre la promesse d'un temps qui passe, et qui chasse les modes d'hier avec le renouvellement des goûts du public) pourrait se définir selon trois axes précis : le formalisme obstiné de Marvel Studios, avec cette obsession de faire rentrer tous les personnages dans une même formule, dans un même moule... l'invariable nullité de Sony Pictures, qui aura volontairement misé sur le minable ou sur le ridicule, en pensant s'attirer du même coup les faveurs des spectateurs goguenards... et la manie de Warner Bros. (via le département DC Films) pour les ingérences des producteurs, toujours trop heureux de mettre les mauvais éléments aux mauvais endroits, sans la moindre boussole, la moindre vision ou la moindre organisation quadrillée. Une tripartition de philosophies problématiques, aux origines même de ce que les observateurs qualifient désormais ouvertement de "fatigue" factuelle et constatée.
Or, et c'est malheureux, mais l'histoire se répète. Une fois de plus. Et malgré le bel esprit d'optimisme provoqué par l'embauche de James Gunn au poste de grand commandant de la nouvelle structure DC Studios, nous voilà donc revenus vers notre point de départ : une enquête du Hollywood Reporter qui documente un nouvel accident industriel, un nouveau conflit entre un producteur et son réalisateur. Encore. Il ne s'agira sans doute pas d'une surprise pour celles et ceux qui auront eu l'occasion de découvrir le film Supergirl, dont le montage trahit les coutures d'un accouchement compliqué - même sous les ordres d'un nouvel architecte, la structure vacille, chancelle, faute de fondations solides.
Ceci étant, malgré cette introduction ronflante (et qui aura surtout pour objectif de traduire une fatigue d'un tout autre genre, celui du chroniqueur las de voir une situation perpétuellement bloquée dans les mêmes réalités industrielles), le résumé de ce qui s'est passé pendant la production de Supergirl repose en réalité sur des éléments extrêmement simplistes. Pour résumer, tout se joue cette fois sur le réalisateur, le montage et les séances de test. La rédaction du Hollywood Reporter évoque un conflit de vision entre James Gunn et Craig Gillespie, et de grosses incertitudes autour du résultat final et de la post-production.
Le tournage de Supergirl s'était achevé au mois de mai de l'an dernier. Or, dans la foulée immédiate de cette période de captation, la production comme le réalisateur savaient d'entrée de jeu que le résultat ne fonctionnait pas. Pourquoi ? Ceci n'est pas forcément mentionné dans la chronique publiée par THR, mais quelques éléments pourront toujours être pointés du doigt en recoupant certaines interviews antérieures - Gillespie aura notamment expliqué qu'il n'avait pas reçu de consignes spécifiques de la part de James Gunn pour imposer une cohérence esthétique ou narrative avec son propre essai sur le personnage de Superman, et surtout, le réalisateur aura fait le choix, en amont des prises de vue, de ne pas lire le comics Supergirl : Woman of Tomorrow de Tom King et Bilquis Evely. Pour ne pas s'influencer, officiellement, et pour se baser exclusivement sur le script d'Ana Nogueira. Une décision curieuse, pour un film qui reste tout de même assez proche de la base offerte par la BD d'un point de vue narratif... tout en excluant le moindre élément visuel du matériau originel.
En somme, il ne serait pas idiot de se dire que Gunn n'aura réalisé que trop tard le résultat de cette direction artistique commandée par Craig Gillespie, pour un film en définitive assez criard, et qui ignore tout ce qui avait fonctionné dans l'équivalence comics. De son côté, le réalisateur, qui ne se définit pas comme un amateur fondamental du cinéma des super-héros, aura simplement exécuté sa commande avant de tomber d'accord avec la production sur un constat relativement comparable : en l'état, le film n'avait qu'un mince espoir de s'en sortir, depuis la salle de montage.
C'est ici que commence la scission. Au mois de décembre, DC Studios décide d'organiser une projection test pour prendre la température. Le résultat de cette présentation, basée sur un échantillon de public, aura pour effet de valider l'impression générale : pour l'heure, le résultat était passable, sans plus. Gunn et Safran vont alors décider de prendre les choses en mains, en allant chercher le scénariste Jeremy Slater, un proche du réalisateur des Gardiens de la Galaxy, qui avait déjà livré un premier traitement pour une potentielle adaptation des personnages de The Authority, dans l'idée d'écrire de nouvelles scènes en vue du tournage additionnel. Neuf journées de reshoots seront alors commandées, sans exclure Ana Nogueira de cette boucle de travail soit dit en passant. En théorie, l'essentiel du travail réalisé se serait alors concentré sur la bataille finale, gros point noir du produit fini selon la production.
En théorie, la question de la bande-son du film sera aussi passé pour un objet de friction entre les deux équipes. Ce dont on pouvait se douter : au global, Supergirl aura tout de même mobilisé l'embauche consécutive de trois compositeurs potentiels, avec Ramin Djawadi (Game of Thrones), Junkie XL (Batman v Superman), et en définitive, Claudia Sarne (End of Watch), qui finira par décrocher le poste, relativement récemment. Son recrutement avait été confirmé au mois de mars, ou quelques mois seulement avant la sortie du long-métrage dans les salles de cinéma. Quoi que l'on veuille penser du résultat, le fait est que la norme des productions de super-héros ne mobilisent pas un tel effort de réflexion sur ce sujet précis. Or, dans le cadre d'une entrevue de Craig Gillespie, tombée pendant la tournée publicitaire, le réalisateur avait aussi évoqué plusieurs conversations avec James Gunn sur cet exact motif de l'accompagnement sonore - l'un comme l'autre semblant avoir hésité entre une bande-son originale... ou bien, comme pour les Gardiens de la Galaxie, sur un produit essentiellement basé sur un assemblage de morceaux issus de la culture populaire, de chansons préexistantes.
Selon THR, la sélection de la chanson pensée pour habiller le combat final (en l'occurrence, un tube du groupe Jimmy Eat World, "The Middle", repris par Kelty Grey et KidMotel) aurait mobilisé un certain temps de débat entre le réalisateur et la production. James Gunn aurait manifestement préféré placer la chanson "Girls Just Wanna Have Fun" de Cindy Lauper. Mais, et vous seriez tout de même en droit de poser la question : est-ce que ce détail précis, au carrefour des nombreuses problématiques rencontrées par Supergirl, est-il si intéressant ? Sans doute que non, sans doute que oui. Pour Gunn, ce genre de données restent relativement prioritaires, le bonhomme s'étant tout de même fait connaître pour la qualité de son utilisation de la musique au montage de ses propres films, et sur les pinacles précis que représentent les moments utiles de l'action au dernier tiers.
Or, en définitive, cette petite bataille prise sur un plan isolé pourrait simplement nous offrir un élément de réponse sur un enjeu majeur de l'avenir de DC Studios : est-ce que le grand patron serait capable de lâcher la bride en acceptant les visions contraires, ou bien, allait-il tenter d'imposer ses propres idées en tant qu'artiste convaincu du bienfondé de sa propre méthode ?
Au global, cette galerie de petits conflits mineurs pose la tapisserie d'un accouchement compliqué pour le film Supergirl. Tapisserie qui se sera soldée par une reprise en main du montage par DC Studios. Au bout de plusieurs projections test, James Gunn et Peter Safran finiront par opter pour un montage concurrent, en allant chercher Fred Raskin. A savoir, donc, le monteur officiel de James Gunn (et de Quentin Tarantino). De son côté, Craig Gillespie poursuivera le travail en compagnie de Tatiana Rigel, sa partenaire de longue date, connue pour ses collaborations fréquentes avec le bonhomme (I, Tonya, Cruella, etc).
Dans l'idée de comparer les deux versions, et sans doute aussi, pour imposer leur propre lecture du projet, DC Studios organisera de nouvelles présentations en assumant de proposer au public une comparaison formelle entre ces montages rivaux. Celui de la production d'un côté, et du réalisateur de l'autre. Selon les résultats de ces démonstrations de force, le résultat proposé par Gillespie aurait globalement proposé un meilleur rythme, et une plus grande présence pour le vilain, Krem des Collines d'Ocre (inteprété par l'acteur Matthias Schoenaerts), avec une durée supérieure au résultat actuellement projeté dans les salles de cinéma du monde entier (avec onze minutes de plus au compteur, manifestement).
En revanche, les deux montages finiront toutefois sur une estimation relativement comparable - puisque, pour ce genre de projections, on propose généralement au public de livrer une note chiffrée, dans l'espoir d'évaluer l'expérience ressentie sur plusieurs points particuliers. Or, si le montage de Raskin, validé par DC Studios, s'en sortira avec une note supérieure en comparaison du travail de Rigel, commandé par Gillespie... la différence entre ces deux mêmes lectures du produit reste tout de même infime. Selon le Hollywood Reporter, la version "James Gunn" recevra deux points de plus que la version "Gillsepie". Et paradoxalement, les choix de bande-son validés par le réalisateur seront validés par l'échantillon de public trié sur le volet pour cette période de test. Ce qui explique au passage pourquoi la production n'a pas eu gain de cause sur l'insert du morceau de Cindy Lauper pour la scène de fin.
A ce stade, il est utile de noter que d'autres sources contredisent cette narration d'une production conflictuelle. Si tout le monde semble s'accorder pour évoquer une petite série de frictions entre Gunn et Gillespie, certaines voix estiment que la mésentente se comprend dans une certaine forme de normalité - pour les produits de commande de cette catégorie, en somme, le fait de voir un producteur imposer sa lecture des choses restent un phénomène naturel, sinon courant, en particulier pour l'industrie des super-héros. Sans avoir eu besoin de s'engueuler avec qui que ce soit, Kevin Feige reste le champion toutes catégories des salles de montage, en outrepassant fréquemment la volonté des artistes sous contrat, pour proposer un exemple comparable. Et encore une fois, dans l'idée de proposer un discours plus nuancé, le Hollywood Reporter explique tout de même que les deux montages proposés au public se basaient sur la même ossature, les mêmes objectifs, pour des différences subtiles et un degré de qualité relativement équivalent.
En définitive, l'on pourrait donc couper la poire en deux : aucun montage quel qu'il soit n'aurait pu sauver le résultat de ce qui avait déjà été mis en boîte... mais pour le studio, plus que pour le réalisateur (qui reste un simple salarié, au bout du bout), les enjeux étaient autrement plus importants. Il aura été important de le rappeler tout au long de cette année : DC Studios est encore une entreprise en pleine période de test, et le fait de pouvoir valider un point d'étape aussi crucial que le lancement d'une nouvelle franchise, d'un premier produit qui n'aura pas été réfléchi par James Gunn lui-même du premier au dernier élément de la chaîne d'assemblage, était déterminant. Or, une fois devant la table de montage, les producteurs auront donc certainement dû se poser la question du sauvetage en catastrophe d'un film en mauvaise. Ce qui pourrait justifier une attention plus spécifique aux détails, un excès de zèle tardif...
Paradoxalement, le président de DC Studios doit peut-être se cogner aux limites de sa propre façon de penser le travail de production. On aurait tort de l'oublier : au moment de prendre les commandes du navire, celui-ci nous avait promis que les réalisateurs seraient libres de s'exprimer, sans la nécessité de devoir suivre un cahier des charges, une feuille de route ou une consigne précise. Pour offrir, enfin, aux adaptations de comics la liberté qui aura longtemps manqué aux productions de l'usine de clonage Marvel Studios. Or, justement... ce n'est peut-être pas un hasard si Kevin Feige et Louis D'Esposito auront toujours préféré, pour ce qui les concerne, castrer les visions artistiques au profit de l'uniformité des résultats finaux. En optant pour cette stratégie, les deux grands patrons de Marvel se seront assurés une production relativement plate, sans beaucoup de variations, souvent inintéressante... mais en échange d'un certain équilibre dans l'offre globale du groupe. Des films rarement excellents, mais suffisamment digestes, suffisamment homogènes pour tirer les attentes vers le bas et s'assurer d'alimenter le public avec un seul et unique genre de produit.
De son côté, en laissant Craig Gillespie travailler sans consigne imposée, sans devoir obéir aux ordres ou suivre un plan de bataille précisément guidé par la main de DC Studios, James Gunn doit désormais se poser la question fatidique : qu'est-ce qui se passe lorsque le profil que l'on a embauché ne correspond pas aux objectifs du commanditaire ? Que la vision qui a été suivie ne fonctionne pas ? Que le film n'est pas bon, tout simplement ? En suivant cet instant de lucidité tardif, ne restait plus que le rafistolage, faute de mieux. Faute de pouvoir tourner un autre film, ou d'investir trop d'argent dans de nouveaux effets visuels, pour sauver les meubles.
Néanmoins, une fois franchie la ligne d'arrivée, toute forme de constat optimiste de la situation reste largement discutable. De fait, la sortie de Supergirl se solde par un échec économique important, dans une période qui reste compliquée pour les têtes pensantes du groupe Warner Bros.. En dehors de toute considération industrielle, le fait est que James Gunn avait déjà été identifié comme un producteur ouvertement opposé aux convictions politiques du mouvement MAGA. Or, le conglomérat dans lequel s'inscrit DC Studios sera bientôt repris en main par une famille de milliardaires notoirement alignés sur la présidence de Donald Trump (dont l'administration facilite actuellement la transition de cette fusion historique). Or, si les Ellison assurent ne pas vouloir licencier les grands présidents des différentes sous-section dans un premier temps, le fait est qu'un bilan positif aurait permis de conforter l'assise de Gunn sur cet appareil productif précis. En suivant le mantra traditionnel : pourquoi changer ce qui fonctionne, pourquoi tuer la poule aux oeufs d'or ?
Et même sans avoir besoin de regarder aussi loin vers l'avant, le fait est que DC Studios, en refusant de mettre la charrue avant les boeufs, pour mieux attendre les résultat de chaque long-métrage sans avoir besoin d'avancer trop vite ou de lancer plusieurs grosses productions parallèles, ne peut pas se reposer sur la perspective d'un autre produit identifié dans l'horizon immédiat pour effacer ce mauvais souvenir récent. Certes, Clayface est en route. Et avec un budget de production bien plus raisonnable, celui-ci offre au moins la garantie de ne pas générer une perte de cent millions de dollars, comme Supergirl. Mais, il s'agit encore d'un test, dans une toute autre catégorie. Pas d'un blockbuster traditionnel, du genre que l'on identifie aux normes (et aux principales sources de revenu) du cinéma des super-héros. Il faudra attendre Man of Tomorrow pour mesurer de l'étendue des dégats sur la marque DC Studios au sens large, et dans l'intervalle, l'antenne n'a pas beaucoup d'éléments pour tenter de regagner en confiance sur ce créneau précis.
Seule optique optimiste face au soleil vert : relancer rapidement un blockbuster enthousiasmant, avec davantage de soin, pour définir un nouveau point de chute dans l'horizon de ces prochaines années et tenter de ramener les fans vers le train. Espérons. C'est pas mal l'espoir. Faute de mieux.
05 Juillet 2026
goulabiAprès toutes ces infos je me pose une question : à quoi sert Peter Safran ? Parce que le problème c'est que Gunn ne peut pas tout faire, et c'est bien normal. C'était couru d'avance si tu prends un réal qui n'est là juste pour faire son travail sans attachement particulier et qui n'a pas eu du tout la même vision que Gunn. Mais il faut bien que des producteurs soient présent pendant la création pour s'assurer de la cohérence de cet univers que l'on nous vend (d'ailleurs les kryptonniens méchants on les voit pas dans le flash-back si ?). Donc à quoi sert Safran à part être l'un des nombreux potes de Gunn qui est là pour croquer. Il faut bien quelqu'un pour superviser tout ça et ils ont donc failli. À voir avec Lanterns et Clayface, mais ce sont des créateurs passionnés et c'est Matt Reeves qui produit Clayface. Le prochain test sera le prochain film DCU dans l'univers pas écrit ou réalisé par Gunn. Vu les problèmes avec autority ou batman, on va rigoler.
05 Juillet 2026
Chris 34Excellent article.
Je lis tant de soir disant article verre par ia sans le savoir que quand une vrai plume se lance, j'en reste bluffé. Bravo et merci
04 Juillet 2026
Algost_Excellent article, merci Corentin pour ça ! Hâte d'avoir le format audio avec vos avis sur FP, en tout cas ça sens pas giga bon. Et je trouve ça très étrange le fait de pas avoir lu "Woman Of Tomorrow" si la scénariste en a repris pleins d'aspects. Ptet ça aurait lui permis de comprendre qu'il faut ajouter de la couleur dans son film