Autour du rachat de Warner Bros., la première saison d'un feuilleton passablement mouvementé s'est achevée récemment. Et comme toutes les séries télévisées basées dans le monde de la finance, celle-ci s'est terminée sur un renversement de situation, suivie d'un cliff' de fin : Netflix n'a pas souhaité surenchérir sur son rival, et Paramount Skydance a donc pu obtenir la propriété des actifs de Warner Bros. pour un montant record. Ne manquent que quelques formalités pour valider ce nouvel état de fait. Une page se tourne du côté de Hollywood... et la prochaine saison de cette production mouvementée attaque déjà sa propre campagne de promo'.
Quelques éléments prévisibles ont déjà évoqués par le passé : le cas du réseau d'information CNN, les présidents de sections des différentes filiales de Warner Bros., la fusion des deux services de streaming HBO Max et Paramount+, entre autres choses. Pendant ce temps, chez Netflix, on rassure. Ou mieux : on tempère. Le coprésident de la plateforme, Ted Sarandos, a été assurer le travail de réassurance aux micros de Bloomberg, pour modérer les conséquences éventuelles de cette bataille perdue. Et tout repose d'ailleurs sur le choix des termes. Depuis quelques semaines, les rédactions de par le monde ont effectivement présenté cette transaction comme l'affrontement de deux superpuissances pour le contrôle d'un groupe historique de l'audiovisuel anglophone... mais dans la réalité quotidienne des actionnaires, ces questions d'ego ont moins de valeur que la valeur boursière.
Sarandos est donc revenu point par point sur les détails de toute l'intrigue. Selon lui, la pression politique (ou plus exactement, le vent de panique moralisateur orchestré par la famille Ellison auprès de leurs amis du Parti Républicain pour ternir l'image de Netflix) est restée sensiblement modeste. Le PDG assure que les sous-commités et les enquêtes du département de la justice se sont inscrits dans un cadre légal standard, et que ses équipes n'ont pas spécialement ressenti de pression particulière de la part de la Maison Blanche. Il insiste au passage sur l'idée que les troupes de Paramount Skydance devront également se soummettre au grand oral des régulateurs fédéraux, comme le suggèrent les textes de loi. Ce qu'on peut soupçonner d'être une façon polie de faire le naïf de la part d'un homme d'affaires qui sait très bien (exemples à l'appui) ce qu'il en coûte aujourd'hui de suggérer l'idée d'un parti-pris du point de vue de l'actuelle présidence des Etats-Unis.
Dans les faits, l'enquête du département de la justice devrait être naturellement plus laxiste pour ce qui concerne la famille Ellison... comme ils l'avaient admis eux-mêmes au mois de janvier. L'argumentaire des propriétaires de Paramount Skydance reposait en effet sur l'idée qu'ils obtiendraient plus facilement l'accord de la Maison Blanche pour cette fusion (encore une fois : en accord avec le clientélisme et la politique partisane de Donald Trump envers ses proches amis). Dans le même temps, Sarandos a aussi rappelé une donnée essentielle : Netflix était d'accord pour investir une certaine somme en vue de s'offrir le groupe Warner Bros.... mais l'enseigne s'était fixée un montant maximum d'emblée. En somme, le PDG envoie un message clair aux actionnaires. "Nous n'allions pas gaspiller cet argent sans garantie de retour sur investissement", pour résumer. On comprend bien sûr que cette interview cible en priorités les partenaires et les investisseurs de Netflix, dans la mesure où le groupe se serait considérablement endetté s'il avait fallu suivre les sommes proposées par les Ellison.
De ce point de vue, Ted Sarandos est aussi lucide sur la réalité de la somme avancée par la concurrence. Selon lui, et pour avoir mis le nez dans les comptes de Warner Bros., l'argent proposé par Paramount Skydance imposera naturellement d'énormes coupes dans l'activité de l'enseigne une fois la fusion réalisée. Et lorsque l'on parle d'énormes coupes... lui, il parle de 16 milliards de dollars. Ou plus exactement :
"Cet accord va nécessiter une bonne part de coupes dans les dépenses. Or, nous avons pu jeter un oeil aux chiffres de Warner Bros.. Les endroits où il serait le plus facile de trancher dans les dépenses restent les départements de production et la masse salariale. Ils devront couper au moins 16 milliards de dollars là-dedans. Et ce qu'ils ont expliqué aux gens qui leur ont prêté de l'argent pour acheter Warner Bros., cette opération de réduction sera réalisée d'ici les dix-huit prochains mois. Ce qui veut donc dire : moins de nouvelles productions, moins de personnes qui travaillent."
S'il n'était pas nécessaire d'attendre la confirmation du PDG de Netflix pour formuler cette funeste hypothèse, celle-ci a le mérite de produire une inquiétude chiffrée. Pour vous donner un ordre d'idée, lorsque les Ellison (via l'enseigne Skydance) avaient pris le contrôle de Paramount en août dernier, les frais de rationnalisation (i.e. : l'économie réalisée par suppressions de postes) était alors estimée autour de 2 milliards de dollars de coupes dans la masse salariale. Soit un bon milliers de licenciements, selon l'AFP.
En somme, on se situerait ici sur un montant huit fois supérieur. Dites vous bien qu'un groupe tout entier (et pas nécessairement un petit) pourrait fonctionner sur le résultat d'une somme aussi importante. Il n'est pas nécessaire de faire preuve de beaucoup d'imagination pour deviner le nombre de projets et de salariés qui vont devoir disparaître pour réaliser une telle économie.
Dans le même temps, une dépense de plus de 110 milliards doit mécaniquement s'amortir d'une manière ou d'une autre. Pour rappel, l'action de Netflix est sensiblement remontée depuis l'annonce de leur exclusion des négociations pour le rachat du groupe Warner Bros. (d'une valeur individuelle de 80 dollars au début du mois, celle-ci est repassée au-dessus des 95 dollars récemment). Autant dire que certains des actionnaires, et des spécialistes du marché financier, ne semblaient pas rassurés par la perspective de voir l'enseigne sortir 80 milliards de dollars de sa poche... en contractant du même coup une dette sévère pour les prochaines années. A l'inverse, la valeur de Paramount Skydance n'a pas forcément beaucoup évolué récemment... mais ce calcul n'a plus le moindre sens de toutes façons, tant que le processus de fusion n'a pas été mis en place.
Patience, donc, le temps de compter les camions de licenciements.