
Non : ce n'est toujours pas fini. Si le clan Ellison expliquait le mois dernier, avec la clôture du trimestre fiscal, que le rachat du groupe Warner Bros. n'était pas considéré comme une absolue nécessité en interne... les propriétaires de Paramount Skydance semblent pourtant obnubilés par cette même stratégie. Dans la foulée de l'accord signé avec Netflix pour les effectifs de Warner Bros., la compagnie décide de tenter un coup de force. Par la voie d'une lettre ouverte, David Ellison, président de Paramount Skydance, s'est adressé directement aux actionnaires du conglomérat dans l'idée de leur proposer une offre supérieure. Avec le soutien actif de la présidence des Etats-Unis, et le coup de force des conservateurs contre la prise de pouvoir de Netflix, le feuilleton (sinistre) de cette transaction historique repart donc de plus belle.
Pour faire court et extraire les détails boursiers : les Ellison ont affiché une offre publique de rachat en tentant de faire pression sur le conseil d'administration de Warner Bros., pour s'adresser directement aux actionnaires du conglomérat. En somme, Paramount Skydance espère ainsi que les investisseurs (celles et ceux qui détiennent les actions de l'entreprise) seront intéressés par l'idée d'obtenir une somme supérieure au montant proposé par Netflix. Et dans la foulée, que les actionnaires eux-mêmes iront imposer cette décision aux têtes pensantes de la compagnie. L'offre en question a été chiffrée officiellement : 30 dollars l'action individuelle, en liquidités directes (par versement bancaire) plutôt que par échange de capitalisation boursière. Selon le New York Times, la somme globale pourrait donc atteindre les 108 milliards de dollars, soit bien plus que les 82,7 milliards mis sur la table par Netflix.
Dans la lettre ouverte publiée par Paramount Skydance pour accompagner cette OPA, les Ellison vantent (encore une fois) leur atout majeur : proche de Donald Trump, cette famille de milliardaires est assurée d'obtenir le feu vert des régulateurs fédéraux (en particulier du côté de la Commission Fédérale des Communications, organe de régulation chargé de superviser l'audiovisuel depuis les Etats-Unis). De son côté, la transaction obtenue par Netflix pourrait être censurée par le pouvoir en place. Or, justement, l'actuel président du pays a déjà choisi son camp. Récemment, Donald Trump a effectivement expliqué que le monopole de Netflix sur la production, la diffusion et le streaming pourrait être considéré comme un problème, en assurant vouloir prendre ce dossier en mains. Sans surprise, de la part d'un ami intime de Larry Ellison, et pour un chef d'état dont la politique repose essentiellement sur le clientélisme assumé.
En l'occurrence, le rachat de Warner Bros. par n'importe quelle autre société installée sur le même secteur d'activité (Netflix comme Paramount Skydance) serait théoriquement considérée comme illégale, en accord avec les célèbres lois anti-trust censées bloquer les situations de monopoles ou d'oligopoles effectifs, en accord avec la philosophie de libre-concurrence en vigueur aux Etats-Unis. Ceci étant dit, la juridiction en question n'a presque jamais été appliquée dans les faits (pas plus pour Disney et la Fox que pour Prime Video et MGM). Et puisque les politiciens en présence ont accepté de se passer de toute forme de neutralité... la famille Ellison peut effectivement utiliser cet argument sans se tromper. A voir maintenant si les actionnaires seront sensibles aux arguments (chargés de billets verts) de Paramount Skydance, et aussi, si le contrat avec Netflix n'est pas déjà allé suffisamment loin pour être déjà remis en question.
Se pose aussi la question du pourquoi. Pourquoi la famille Ellison a-t-elle tellement envie de posséder Warner Bros. ? Voire même Warner Bros. Discovery, dans la mesure où l'offre proposée englobe également les départements de la télévision linéaire (CNN, TNT, Discovery, etc). La réponse se joue certainement sur le fond d'une stratégie plus globale autour du contrôle des médias, de la production de contenu et du divertissement aux Etats-Unis.
Pour rappel, l'alignement de la famille Ellison n'est pas nécessairement neutre sur un plan politique, comme en témoignent les choix appliqués sur les antennes de télévision de Paramount Global depuis la prise de contrôle de Skydance cet été. Notamment du point de vue de l'information. Encore une fois : les propriétaires s'alignent assez ouvertement sur les théories réactionnaires et d'extrême-droite (ou "anti-wokes" comme on dit chez eux) de Donald Trump. Il est donc probable que le rachat de Warner Bros. s'inscrive dans la célèbre stratégie de guerre culturelle prônée par le Parti Républicain aux Etats-Unis depuis plusieurs longues années.
De ce point de vue, le journaliste indépendant Rick Ellis a compilé récemment quelques premières réactions recueuillies depuis les réseaux sociaux après l'annonce de la signature avec Netflix. Un échantillon susceptible de nous éclairer (vous pouvez retrouver l'article en cliquant ici), dans la mesure où de nombreux influenceurs d'extrême-droite seraient actuellement en train de se mobiliser pour dénoncer, critiquer ou bloquer la piste d'un groupe Warner entre les mains de Ted Sarandos. Sous l'argument des choix idéologiques de la plateforme, considérée comme trop "woke", comprendre : trop favorable aux identités LGBT+, trop favorables aux représentations de personnes non-blanches, etc.
En exemple, Ellis présente le contenu d'un mail qui lui a été adressé par l'un de ces influenceurs (sans citer la personne en question) :

Et quelques exemples hors contexte de l'état d'esprit des conservateurs depuis l'annonce du rachat de Warner Bros. par Netflix.



Il n'est probablement pas nécessaire de creuser trop loin pour trouver d'autres commentaires de ce genre. Ceci étant, est-ce que cette panique réactionnaire suffit-elle pour justifier l'état des lieux du moment ? Sur le papier, non. Le groupe Paramount Skydance est actuellement en phase de croissance, et mise sur de nouvelles acquisitions pour s'imposer sur un marché de plus en plus ouvert aux mouvements de capitaux et aux fusions.
Maintenant, dans la mesure où les Ellison revendiquent de par eux-mêmes leurs propres proximités politiques avec le pouvoir en place, il serait sans doute naïf de nier les arguments tiers aux origines de cette quête d'une grande prise de contrôle sur les médias, la télévision et le streaming aux Etats-Unis. Au hasard, de notre côté du monde, les choix opérés par Vincent Bolloré pour s'emparer d'une partie de la presse (radio, télévision, papier) et du cinéma (avec Canal+ et le groupe UGC) peuvent passer pour des comparaisons honnêtes : dans les deux cas, les nouveaux investisseurs des médias d'information et de production ne cachent pas leurs propres alignements politiques, ou leur intérêt pour les monopoles en éternelle situation de croissance, dans cette mécanique de guerre culturelle active. Notez bien qu'il ne s'agit que d'une simple piste de réflexion. Mais pour une somme capable de grimper jusqu'à 108 milliards, il n'est jamais inutile d'interroger les motifs réels d'une telle escalade de montants.
Pour l'heure, les actionnaires vont certainement s'exprimer sur la question de ce rachat d'ici les prochains jours.
09 Decembre 2025
L2-D2Donc en fait, on se retrouve entre :
- une société plutôt progressiste mais qui semble vouloir détruire les salles de cinéma,
- et une autre qui veut poursuivre le modèle des salles mais avec des dirigeants aux idées bien moins sympathiques,
- le tout avec des sommes tellement excessives qu'elles paraissent irréelles.
Waouh, ça promet.