
Les actionnaires espéraient qu'un accord serait signé avant la fin de l'année... et selon toute vraisemblance, cet objectif devrait être atteint. Netflix est entré dans les dernières étapes de négociation pour racheter le groupe Warner Bros. Discovery. Selon la rédaction de Bloomberg, les deux parties se seraient entendues pour une tractation exclusive, en éliminant du même coup, par accord signé, les deux offres déposées par Paramount Skydance (Oracle) et Comcast (Universal Pictures). Une page de l'histoire de l'audiovisuel mondial est actuellement en train de s'écrire, en grosses lettres.
Sur le papier, après cet accord d'exclusivité, un candidat se détache donc du peloton, et devrait théoriquement remporter la mise d'ici les prochaines semaines... voire d'ici les prochains jours. Il va falloir se faire une raison : sauf dans le cas d'un dernier coup de théâtre, un "toudoum" marquera désormais l'emplacement des prochaines adaptations DC Comics.
Bloomberg précise au passage que Netflix s'est assurée l'exclusivité des négociations pour un certain montant : si un accord n'est pas trouvé avec les représentants de Warner Bros. Discovery, la plateforme se serait engagée à verser une compensation de 5 milliards de dollars. Autant dire que la proposition est sérieuse. Et que les troupes de Ted Sarandos ne se seraient probablement pas engagées pour une assurance de cette taille si l'offre de rachat n'était pas une priorité absolue en interne. Pour rappel, seuls les départements production et streaming (Warner Bros. Pictures et HBO Max avec les filiales associées) sont concernées par cette proposition de rachat. Le pôle télévision (CNN, TNT, Discovery Channel, etc) serait alors séparé du groupe principal pour fonctionner sur un plan indépendant.
Selon les sources de Bloomberg, l'offre se concentrerait sur un prix de 28 dollars par action (somme toute, un montant assez proche de ce qu'espérait obtenir David Zaslav au moment de mettre son groupe aux enchères), financée par un plan d'investissement bancaire important, et transité en liquidités directes (plutôt que par échange de valeurs boursières, comme cela peut parfois arriver pour les investissements de cette taille). Du côté du clan Ellison, on entonne déjà la marche militaire. Après cinq propositions variées, et de plus en plus élevées, les propriétaires de Paramount Skydance estiment avoir été floués par Warner Bros., et agitent désormais la menace d'une censure fédérale autour de la transaction. Les représentants de l'entreprise se sont exprimés par la voie d'une lettre ouverte (et publique). Pour résumer : ils ne sont pas contents.
Les Ellison estiment manifestement avoir été manipulés : selon eux, le processus d'étude des offres se serait avéré partial, avec un candidat évident déjà en ligne de mire pour les actionnaires de Warner Bros., et les marges de manoeuvre pour négocier n'auraient pas été mises en place correctement. Dans le même temps, l'équipe de Paramount Skydance assure que l'accord potentiel avec Netflix ne pourrait pas être validé compte tenu des lois anti-trust théoriquement en vigueur aux Etats-Unis, au vu de l'énorme importance de la plateforme sur le marché du streaming. Les Ellison assurent qu'une fusion qui irait dans leur sens serait "la solution la plus facile." Une menace (pas tellement) voilée de la part de cette puissante famille, dont le patriarche est un ami intime de Donald Trump.
Au vu de leur alignement politique et de leur proximité avec la présidence des Etats-Unis, les propriétaires de Paramount Skydance pensaient effectivement pouvoir échapper au débat des mesures anti-trust en recevant l'aval du gouvernement fédéral par effet de copinage incestueux. Puisque, sur le papier, si Paramount et Warner Bros. avaient effectivement fusionné... tout l'argumentaire des Ellison se serait effondré du même coup.
De fait, les deux enseignes sont concurrentes sur le même marché de l'audiovisuel (cinéma, streaming et télévision) et l'opération en question serait alors tombée dans le cas des acquisitions horizontales, théoriquement illégales sur les marchés fermés de ce genre. Mais avec l'appui de la Maison Blanche ? Effectivement, le débat n'aurait sans doute pas eu lieu. De ce point de vue, les Ellison se cognent contre un obsacle net d'hypocrisie.
On comprend globalement que la famille de milliardaires s'est simplement vexée d'avoir été éconduite, au point de faire plâner cette menace d'une censure fédérale probable : si la présidence de Donald Trump se sentait l'envie de vouloir sauver ses copains en acceptant de mettre des bâtons dans les roues de la locomotive Netflix... la fusion pourrait être déclarée illégale. Ceci étant dit, on se souvient que l'histoire n'est qu'un éternel recommencement, dans la mesure où ce même Donald Trump avait déjà tenté (sans succès) de bloquer la fusion entre Warner Bros. et le groupe AT&T lors de son premier mandat. Accessoirement, si l'actuel président des Etats-Unis profite d'un pouvoir plus important dans le présent, le sauvetage en catastrophe des Ellison n'est peut-être pas une priorité absolue dans le présent.
La situation est d'autant plus compliquée que les fameuses lois anti-trust n'ont presque jamais été appliquées pour les situations de fusions et acquisitions dans le microcosme des grands groupes du secteur cinématographique. Et même si la menace en question vient de la mauvaise source (dans le sens où les Ellison n'auraient pas eu de problème avec les situations de monopole... s'ils avaient obtenu les faveurs de Warner Bros.), de fait, le rachat d'une autre superstructure pose encore une fois les mêmes problèmes que lors de la fusion entre la Fox et Disney, ou Paramount Pictures et Skydance. A savoir : une offre culturelle raréfiée, des milliers de licenciements potentiels, une concentration des pouvoirs au sein d'un même groupe, et dans le cas particulier qui nous occupe aujourd'hui... la mort potentielle de l'exploitation cinématographique classique aux Etats-Unis.
C'est une donnée essentielle. Au bord de cette ultime année fiscale pour Warner Bros. Discovery en tant que compagnie indépendante, les sorties au cinéma se sont révélées comme une source inattendue de profits dans un secteur pourtant considéré comme instable depuis la pandémie. Et de ce point de vue, la politique de David Zaslav pouvait alors passer pour un signal d'espoir du point de vue de l'exploitation et des salles de cinéma. Enfin, les comptes étaient revenus dans le vert, enfin, le public semblait s'être déplacé de nouveau pour regarder certains films sur le grand écran. Mais, dans la foulée, une entreprise notoirement connue pour privilégier l'exploitation en streaming est désormais sur le point de s'offrir l'un des studios les plus anciens et les plus prestigieux de l'histoire du secteur.
Si Netflix a promis de maintenir la branche distribution (dont elle va potentiellement bientôt hériter) pour les films actuellement en cours de production (The Batman 2, Dune 3, etc), on voit mal comment l'enseigne de Ted Sarandos pourrait changer son fusil d'épaule dans le présent. Et c'est naturel : la plateforme est considée (vrai ou faux) comme l'instigatrice du modèle actuel de consommation en SVOD. En appliquant cette stratégie bien spécifique, la compagnie a tout bonnement torpillé l'équilibre des puissances classiques, en inspirant tous les grands groupes à lancer leurs propres plateformes, pour déboucher sur la situation que l'on connaît aujourd'hui. La logique voudrait donc que cette tactique de développement (qui a toujours fonctionné) ne soit pas revue et corrigée, malgré le rachat du moment. Parmi les grands acteurs de l'exploitation traditionnelle, on s'inquiète, naturellement.
D'autres questions peuvent encore se poser. Sur la présidence de David Zaslav sur le long terme, sur l'autonomie de HBO, fleuron de la télévision américaine depuis plus de vingt ans, sur le cas de la chaîne CNN, exclue de la transaction et qui devra désormais opérer indépendamment de toute forme de groupe... De la même façon, pour DC Studios, est-ce que James Gunn et Peter Safran accepteront de jouer le jeu si leurs projets se retrouvent privés de sorties au cinéma ? Quelles seront les garanties et la liberté de parole des différentes divisions dans le nouvel appareil ? La partie n'est pas encore jouée dans l'absolu.
Netflix acceptera peut-être de conférer un statut d'exception aux productions Warner Bros.. Le gouvernement fédéral tentera peut-être de bloquer la fusion par tous les moyens possibles. Les actionnaires du groupe décideront peut-être d'abandonner le projet de fusion en dernière ligne droite. Beaucoup d'interrogations et assez peu de certitudes dans l'absolu. Il faudra attendre la fin de cette année pour dresser un premier bilan de la situation... mais pour l'heure, les pronostics semblent au moins clairs sur le candidat qui se dégage de toute l'opération. Joyeux noël. Toudoum.