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Tortues Ninja, de 1983 à nos jours : une histoire de comics

Tortues Ninja, de 1983 à nos jours : une histoire de comics

Dossieridw

Des guerriers fantastiques, d'écailles et vinyle. L'histoire est connue : quatre tortues, des pizzas et un Technodrome. Des mangas, des jouets, des jeux vidéos à qualité variable, et entre les films et dessins animés que vous connaissez sans doute mieux, il y a les comics.

A l'occasion du retour en France des Teenage Mutant Ninja Turtles, on vous propose de répéter pour ceux qui ne sauraient pas la jolie histoire de deux amis qui, par une belle soirée en 1983, eurent l'idée de mettre des armes japonaises entre les mains de mignonnes tortues. 
 
Une bonne blague parodique qui donnera vie à un nombre fou de comics, films, séries et produits dérivés, pour accumuler en définitive trente-quatre ans de parutions sur quatre éditeurs et des dizaines d'équipes créatives. Comme quoi, est-ce que c'était vraiment plus stupide que Batman ?
1. La fameuse création
Chapitre 1

La fameuse création

Au début des années '80, les ninjas viennent d'arriver sur le continent américain, et prennent vie dans la fiction urbaine aux côtés des punks à crêtes fluo' et autres vils loubards en cuir. C'est à cette époque qu'un certain Frank Miller amène un peu d'Asie dans l'imaginaire new-yorkais, d'abord en réinventant Daredevil, ensuite en travaillant sur Ronin, chef d'oeuvre de sa bilbio' aussi responsable pour avoir inspiré le Samurai Jack de Tartakovsky.

Mais à l'ombre des réinventions dans le comics de super-héros, de plus petits éditeurs luttent de leur côté. Kevin Eastman est à l'époque un jeune homme au début de sa vingtaine, admirateur de Jack Kirby, lecteur de Heavy Metal et des indépendants (Kitchen Sink, Rip-off Press, etc). A l'époque entre deux jobs en restaurant, incapable de se payer une école et face à une activité de dessinateur qui ne décolle pas, il va suivre une amie serveuse dans le Massachussets. Sur place, il continue d'envoyer ses travaux au plus offrant, et c'est une petite revue locale qui va lui répondre et mettre Peter Laird sur sa route.

"Il dessine le même type de saloperies que toi, des monstres, des flingues, des trucs à la Kirby, tu devrais le rencontrer" furent les mots de l'éditeur, tels qu'Eastman s'en souviendra des années après. C'est ainsi que lui et Peter Laird vont commencer à s'écrire, et se donner rendez-vous dans l'appartement de ce collaborateur en devenir. Sur place, un lieu de vie en bordel, jonché de figurines, de comics, et d'un rare original de Jack Kirby devant lequel Eastman tombe en fascination. Nous ne sommes qu'en 1981 quand tous deux se lancent un défi, chacun devra dessiner une histoire que l'autre encrera ensuite. Leur premier travail en duo, publié bien plus tard chez Mirage est intitulé Gobbledy-Gook.


Sans argent, Eastman doit vite rentrer dans son Maine natal. Il continue d'appeler, de correspondre et d'échanger des idées avec Peter avec qui il se lie d'une solide amitié. De son côté, lui rencontre celle qui deviendra sa femme, et en 1983, le dessinateur invite son ami à emménager avec eux pour former leur propre maison d'édition. En réalité, il ne s'agira que d'un salon, avec une télévision allumée en permanence et des carnets de croquis en bazar sur la table basse : Mirage Studios était née. Les compères ne pensaient d'ailleurs pas forcément en terme d'auto-édition, quelques compagnies externes vendaient leurs travaux à Marvel et DC à l'époque et le projet de collaborer avec les Big Two ne semblait pas si fou pendant cette ère de vastes transformations dans l'édition américaine.

Un soir, alors qu'ils finissaient de travailler sur le Fugitoid, une histoire de robot qui sera plus tard intégrée à la mythologie des Tortues, Kevin Eastman va, pour amuser son ami, dessiner un croquis de tortue masquée, avec des nunchakus collés sur les avant-bras - il l'orne d'un logo, "Ninja Turtle". Laird rit aux éclats devant l'idée, et va immédiatement imiter le dessin avec son propre style, encré et plus détaillé. Eastman renchérit et dessine quatre tortues dans des postures dramatiques et armées. Laird encre le dessin de son ami, rajoute la mention "Teenage" et naît ainsi sur une blague de potes le concept qui fera leur fortune commune et l'enfance de plusieurs générations.


Le lendemain, dépourvus de réel emploi au jour le jour, ils prennent sur eux de raconter comment ces réptiles rigolos sont devenus de puissants ninjas. Un pari fou qui va les occuper plusieurs mois jusqu'à ce que 40 pages soient finalement dessinées et prêtes à publier - on puise allègrement chez Daredevil le récit des origines, le nom des vilains, et même le nom de Splinter (un terme anglais qui signifie "bout de bois", en référence à Stick, le maître de Murdock) et en agglomérant les New Mutants, Ronin, et la série à l'animal anthropomorphe Cerebus, apparaît pour la première fois le nom de Teenage Mutant Ninja Turtles.

Croyant de plus en plus à leur idée, le duo va amasser ses économies, récupérer un prêt de l'oncle de Kevin Eastman (le brave Quentin Eastman), et faire imprimer 3200 copies d'un premier numéro. Couverture en deux couleurs, papier de mauvaise qualité, la série démarre comme un véritable projet indé' fait dans garage, mais profite pourtant de l'engoument du marché spéculatif qui secoue l'édition à l'époque : après avoir édité le premier numéro, il leur reste assez d'argent pour se payer un encart publicitaire dans le Comics Buyer's Guide #545, exposition considérable pour les collectionneurs. Une aubaine, qui intéresse les comic shops. Au bout du compte, 9000 unités s'écoulent rapidement, soit largement de quoi payer quelques dettes et rembourser le prêt du brave tonton Quentin.

Quand le second numéro était bouclé, Mirage Studios avait 15 000 commandes de libraires, ce qui représentait à l'époque 2000 dollars pour chacun de ses deux fondateurs. L'idée de vivre de leur travail d'artiste commence à naître, et quand le premier numéro se payera un third print à 30 000 commandes, Kevin Eastman et Peter Laird avaient remporté leur pari. D'une blague parodique, ils avaient réussi à faire fortune en l'espace de trois ans, et lancé au passage quatre tortues d'enfer dans un cycle de publications qui n'a presque jamais cessé d'être publié à l'exception de blancs de quelques mois.

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2. L'époque Cowabunga
Chapitre 2

L'époque Cowabunga

Mirage Studios : pizzas on the roofs


 
Le premier volume des Tortues est à l'image de son époque, plus sombre, plus oriental, plus fou. Libérés d'années sans avoir de réelle ongoing pour s'exprimer, Kevin Eastman et Peter Laird vont déverser toutes leurs influences dans cette entrée en matière. Le premier est un admirateur des éditeurs de la Baie de San Francisco, les héritiers de Crumb et Kurtzman et leur tradition parodique, l'autre de Kirby.

Si les Tortues sont une sorte de parodie animalière de Daredevil et des X-Men, le comics underground s'est toujours amusé à déconstruire, plagier ou parodier les héros des majors. Le Wonder Wat-Hog de Gilbert Sheldon proposait son idée d'un Superman plus corrosif et cynique - les TMNT feront à peu près la même chose, avec beaucoup plus de sérieux. Cette version est la plus violente, peut-être la plus sombre aussi, loin de l'esprit léger du cartoon qui fera leur popularité quelques années plus tard à l'international.
 
Le New-York des Tortues Ninjas ressemble à celui d'une certaine école de BD et de cinéma. Nous sommes à l'ère de l'urbanisme déliquescent. Les chocs pétroliers, le traumatisme du Vietnam, l'arrivée massive des trafiquants dans les quartiers pauvres, la fracture sociale qui déchire les rue : l'inconscient collectif américain ne voit plus à l'époque dans ses grandes métropoles le havre de paix et de prospérité des années '50 ou '60. 
 
Les rues effrayent. Les loubards, les tags, les punks, toute une iconographie de New-York repensée quelques années plus tôt dans le cinéma parfois ultraviolent du Nouvel Hollywood (The Warriors, par exemple) et de l'explosion du Code Hays sur la censure. Des films comme Robocop viendront plus tard sceller le concept. Quant aux ninjas, ils hurlent une sorte de nouveau cool dans ces années charnières pour le futur kitsch hollywoodien. 
 
Avec un peu de retard à l'allumage, le Comics Code suit une tangente similaire. Les années 1980 voient la transition du Bronze Age au Dark Age, une ère où les cités sont plus imposantes, les rues plus violentes et les méchants plus méchants. On a troqué de beaux ciels bleus contre de tristes nuits noires, et les TMNT, évoluant au firmament du succès d'auteurs intransigeants chez les majors profitent d'autant plus de leur have d'indépendance pour décrire le New-York qui leur plaît.
 
En somme, dès leurs débuts, les Tortues Ninjas puisent leur succès dans un imaginaire emprunté, fidèle à toute une batterie de codes actuel, détournés dans un récit entièrement fictif. Les pizzas, l'argot, les ninjas, les mutants, une sorte de grand mélange bizarre diablement efficace.
 
Mais si cette image des rues, des quatre tortues d'enfer dans la ville repose sur de solides bases, on aurait tort de les réduire à ce simple appareil urbain. Eastman et Laird l'auront dit et répété : leur premier amour (commun) des comics émane d'un nom, d'un seul, Jack Kirby. Et s'ils imitent le géant Kirby dans la composition des planches et des récits, comme lui leur imagination ne se limite pas à une ville ou à une planète : dès les premiers numéros apparaît l'envie de voyager avec la civilisation Triceraton, un compagnon de route classique de l'imaginaire TMNT.

Origines variées


 
Pour ce qui est du contexte, rien n'a réellement changé. Les Tortues sont quatre frères, élevés par leur maître Splinter. Dans cette version, le rat en robe de chambre n'est pas le maître Hamato Yoshi du Foot Clan, il s'agit en fait de son rat de compagnie. Une idée que la première adaptation au cinéma reprendra, et qui constitue l'un des rares aspects réellement satiriques ou absurdes de cette entrée en matière. Le rat a muté avec ses enfants des égouts, qu'il a élevés selon les principes du ninjutsu pour le jour où ils auront à affronter le Shredder, un autre maléfique élève de l'école du Foot Clan.
 
Une double question d'héritage est présentée dans ces premières pages. Ici, l'idée va grandement évoluer au fil des adaptations et des volumes. La version de base est la suivante : au départ, le maître Hamato Yoshi se dispute les faveurs  d'une femme ninja du clan, la jolie Tang Shen avec son rival en amour, Oroku Nagi. Ce dernier deviendra fou de rage et de jalousie en voyant la belle lui préférer Yoshi et tentera alors de l'assassiner. Yoshi surprend la scène et sauve Tang Shen en assassinant Nagi
 
Son petit frère, Oroku Saki, jurera vengeance, et après des années d'entrainement, ira retrouver le maître qui s'est entre temps exilé à New York, et le tuera à son tour en représailles. Son rat de compagnie Spleenter fuit vers les égouts, et carresse à son tour un désir de vengeance. Conscient de la présence de Saki dans la ville, il élève ses enfants dans la perspective qu'ils aient un jour à l'affronter, et ainsi rétablir l'honneur de cette curieuse dynastie humaine et animale.
 
Dès le premier numéro, le Shredder est assassiné par Leonardo. Le Foot ne disparaît pas pour autant, mais le retour du vilain griffu verra en général son origine se réinterpréter. Les versions suivantes n'auront de cesse de rapprocher le lien entre le lien entre Splinter et Shredder, retirant de l'équation cette histoire de petit frère ou de rat apprivoisé : Splinter est Hamato Yoshi, et Nagi et Saki seront refondus en un seul et même personnage dont les motifs de conflit seront de plus en plus tortueux. 
 
En dehors de ça, les variations sont assez peu nombreuses : April est une scientifique brune (oui), Casey Jones est déjà présent et tous deux tomberont assez rapidement amoureux. Le général Krang ne fait pas encore partie du bestiaire comics, il sera en fait inventé dans le dessin animé de 1987 par le scénariste David Wise, puis ramené dans les comics au vu de sa popularité. Il en va de même pour les personnages de Bebop et Rocksteady, quoique tous deux aient été designés par Peter Laird au moment de créer de nouvelles action figures en prévision du cartoon.

Série bonus et déclin annoncé


 
Laird et Eastman verront vite le succès du dessin animé rattraper leur capacité à travailler sur les comics. Devenus gestionnaires d'un vaste empire de produits dérivés, le duo doit s'éloigner de la série après le onzième numéro seulement, et laisser la main à différents auteurs, parmi lesquels Rick Veicht ou Steven Bissette, puis Steve Murphy et Jim Lawson qui deviendront pendant longtemps les pères d'adoption des Tortues.
 
Les deux auteurs développent en effet une série en parallèle, de leur côté. Teenage Mutant Ninja Turtles Adventures publiée par Archie Comics était partie pour n'être qu'une adaptation séquentielle du dessin animé, et repensée dès le cinquième numéro pour incorporer des récits originaux de Murphy et Lawson. Cette équipe créative aura alors la chance de livrer sa propre vision des création d'Eastman et Laird : un Shredder plus honorable, moins bêtement méchant et qui sera trahi par Krang, une saga cosmique d'ampleur, une April combattante : l'envie de renouveler l'esprit original des Tortues est déjà posé. Y sera aussi créée l'équipe-compagnon des Mighty Mutanimals, un autre groupe de mutants qui connaîtra une petite apogée quelques années plus tard.
 
Les deux créateurs amèneront aussi un peu de conscience écologique à l'ensemble, avec des numéros sur la pollution urbaine en particulier. Le succès sera au rendez-vous, à tel point que lorsqu'Eastman et Laird abandonnent le premier volume pour repartir à zéro, ils se tournent vers Jim Lawson pour écrire et scénariser une seconde série en 1993.
 
Problème : les choses ont changé. Après le succès du dessin animé et des films, Eastman et Laird ont laissé les comics faire leur propre chemin, et ce que représentaient à l'époque les Tortues aura décliné à force de passer de main en main. Si la franchise rayonne au firmament des films et de l'animé, la série principale perd toute notion de continuité et adopte un format anthologique, avec plus de bas que de hauts. Les lecteurs commencent à s'y perdre, la qualité décroît et la cohérence d'ensemble n'accroche plus. Eastman et Laird reviennent au numéro #50 pour un arc d'ampleur qui achèvera le premier arc, et espèrent ensuite confier serreinement le volume 2 (qui passe à la couleur) sur de plus saines bases.
 
Mais les auteurs ne seront pas assez forts pour aller contre le temps. Passé 1990, l'apparition de tout un tas de nouveaux acteurs commence à saturer le marché de l'édition. La faiblesse des majors qui laissent la bulle spéculative enfler jusqu'à éclater provoquent un vaste crash carnassier qui n'épargne pas les Tortues, réduites au silence. Le second volume est arrêté après douze petits numéros, et marque la première fin de la continuité originale déployée par Eastman et Laird. Seuls continuent d'exister la version appocryphe d'Archie et un autre, bien moins fidèle, éditée par Image.
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3. Des volumes, des reboots
Chapitre 3

Des volumes, des reboots

Les Tortues oubliées de l'Histoire


 
En octobre 1995, le second volume des Tortues s'éteint, dans l'indifférence générale. Image Comics a alors le vent en poupe, éditant bien des séries sur des concepts similaires (ninjas, villes en ruines, extra-terrestres et autres), et c'est à l'époque le père de Savage Dragon qui fait main basse sur les TMNT.
 
Récupérant les droits de publications, Erik Larsen devient l'éditeur en chef d'une série pilotée par Gary Carlson et Frank Fosco qui va tout remettre à plat. Si le second volume était en couleurs, à l'image de la série Teenage Mutant Ninja Turtles Adventures, on revient ici au noir et blanc, et plus généralement l'idée était de rendre hommage aux premiers numéros de Kevin Eastman et Peter Laird. Les Tortues retouchent terre, retombent dans la violence et le chaos des rues, le Shredder revient, mais pas celui que l'on attendait.
 
A un rythme fou, les numéros avancent vers des sommets de violence psychologique : Donatello, présumé mort, reviendra sous une forme de cyborg. Leonardo perdra une main, et Raphael trahira ses frères pour devenir le leader du Foot Clan et endosser le costume et l'identité du Shredder. La série revendiquera à plein l'héritage de Frank Miller, avec une nouvelle ninja directement influencée par Elektra, et un numéro hommage où les frères croisent un équivalent de Batman très identifié, le Knight Watchman.
 
Si les premières Tortues était un portrait assez vif des comics de leur temps, on peut en dire autant de ce troisième volume. Cynique, désabusé, il reflète l'époque du Dark Age et des année 1990. Assommés par des décennies de continuité, les héros traditionnels sont à l'époque grandement remis en question, on assume l'idée ou l'envie de les remplacer, de les briser, de les faire changer de statut. Des arcs comme La Mort de Superman représentent directement cet état de faits, et on peut aussi simplement se référer à la prolifération de nouveaux héros, de nouveaux imprints et de changements drastiques opérés à l'époque pour s'en apercevoir.
 
Tandis que Hal Jordan se fait appeler Parallax, que Spider-Man ne sait plus s'il est ou non un clone ou un original, se pose dans la décennie 1990 un vaste problème identitaire dans les parutions en ongoing. Ce n'est pas un hasard si Spawn, un héros relativement vide dans ses premiers numéros, sans but et sans visage, représente si bien le comics de l'époque. Les Tortues Ninjas n'échappent pas à la règle, en plus d'être emportés dans une spirale ultra-violente et aussi ultra-sexualisée - on retrouve une imagerie féminine assez courtement vêtue dans les pages de ce volume, rapidement renié par Peter Laird.
 
En 1999, la série est annulée et l'auteur choisit de ne pas la compter dans le canon. Laird expliquera plus tard n'avoir eu aucun contrôle créatif sur les idées Gary Carlson et Frank Fosco, et n'ayant pu les empêcher de sévir, choisit simplement de retirer ce volume 3 de la continuité en vigueur.

Volume 3 et mort d'une époque


 
En 2001, Peter Laird désormais seul détenteur des droits des Tortues retrouve Jim Lawson pour la nouvelle série, baptisée sobrement "TMNT", et qui reprend la continuité abandonnée en 1995. Un an plus tôt, le co-créateur a racheté ses parts à son vieil ami Kevin Eastman, qui souhaitait passer à autre chose et s'installer en Californie. Les Tortues ne sont désormais plus des adolescentes, elles approchent en fait la trentaine. Shadow, la fille de Casey Jones, est élevée par lui et April tandis que Splinter a pris une retraite méritée dans la fameuse ferme de Northampton, dans le Massachussets. 
 
Les Utroms, race du général Krang, reviennent sur Terre à des fins pacifiques. Ils établissent une base, et l'humanité désormais consciente de l'existence alien se fait peu à peu l'idée. Les derniers arcs concernent la civilisation Triceraton, et la possibilité pour les Tortues de vivre enfin au grand jour vu la forme étrange qu'à pris leur monde, désormais. La parution de ce dernier volume s'est fait de manière grandement éclatée depuis quelques années, on peut le dire, à un rythme de tortue.
 
Puisque voilà : en 2009, le groupe Viacom (Nickelodeon) acquiert les droits des Tortues Ninja, et cette fois pour de bon. Laird négocie le droit de continuer à proposer la série actuelle de la continuité Mirage Studios, mais se révèle incapable de régulariser ce travail : il faut attendre quatre ans entre le numéro #31 et #32, derniers d'un run inachevé dont on est sans nouvelles depuis 2014. Entre temps, les Tortues auront changé de mains et seront retournées entre les mains de Kevin Eastman, ancien propriétaire ici incorporé pour la caution de validation.

Relaunch et retour en grâce, pour le meilleur


 
La vie curieuse de Kevin Eastman aurait pu ne jamais le mener à revenir sur ses créations. Eloigné par les procès, la gestion de licence et sa propre fortune personnelle, l'auteur aura beaucoup vagabondé entre différents projets. Il rachètera le magazine Heavy Metal en 1992, lancera une compagnie de publications, la Tundra, qui éditera entre autres le From Hell de Moore, et s'éloignera de loin en loin à la fois de son ami Laird comme de sa planche à dessins et de ses carnets de notes.
 
Pourtant, le père (ou la mère) des Tortues est bien présent quand Viacom et Nickelodeon vendent les droits des TMNT à IDW Publishing, un spécialiste de la gestion de licences qui fera un travail assez formidable avec les chevaliers d'écaille. A ses côtés, un habitué de l'éditeur qui s'était déjà vu confier pas mal d'adaptations de franchises en comics, Tom Waltz, et aux dessins le débutant Dan Duncan fraîchement diplômé de l'académie Kubert.
 
La série démarre mollement, mais démarre bien. On prend le temps d'installer une ambiance, de renouer avec l'esprit des rues, la curiosité urbaine des premières Tortues Ninjas. Les origines sont massivement réinventées, tant du côté des héros que de leur contrepartie maléfique. En trichant un peu avec les règles, s'introduit une idée mystique ou religieuse autour de la réincarnation : Splinter n'est plus un rat transformé, ou un homme transformé en rat. Il s'agit ici bel et bien de la réincarnation (bouddhiste, soit dans un corps vivant à un autre qu'il soit humain ou animal) d'Hamato Yoshi.
 
Les quatre tortues sont ici ses fils, assassinées par Oroku Saki de son vivant. Une véritable toile de fond se tisse autour du Foot, de l'empire de Krang et des nombreux nouveaux personnages ramenés dans l'équation. En professionnels, IDW consacre un nombre conséquent de parutions tierces, en compagnonnage ou en "micro-series" pour mettre l'accent sur un héros ou un vilain en particulier, de quoi densifier grandement la présence éditorial des Tortues. En plus de l'adaptation de la dernière version animée de Nickelodeon, bien représentée elle aussi.
 
L'éditeur étend également la présence des héros sur d'autres univers. Après avoir rencontré Usagi Yojimbo, les TMNT participent à une trilogie de crossovers avec Batman (dont un en modèle Adventures pour le jeune public) généralement bien accueillis par la critique et dont le dernier volet est en cours de parution. Pour une fois, ce volume est aussi assez largement étendu, IDW négociant les droits avec des éditeurs russes, ukrainiens, et bien sur français, d'abord avec Soleil puis la jeune société Hi Comics
 
Celle-ci reprend la parution arrêtée en 2013 au quatrième tome (Les Péchés du Père arrêté en milieu de cycle), avec le jumpint point La Guerre de Krang dernièrement qui revient sur la première rencontre des Tortues avec le malveillat général cosmique. Côté hors-série, l'éditeur propose d'ores et déjà ce que beaucoup de fans attendaient de Soleil : les micro-séries, véritables coups de coeur entamés avec L'Histoire Secrère du Foot Clan.
 
Au-delà de ça, l'animation récente s'annonce comme l'un des porte étendards de nos ninjas préférés dans les années à venir. Désservies par le cinéma et un affreux single signé Wiz Khalifa, on aurait envie de conseiller - en attendant de voir si le prochain cartoon fait le job - à tous les amoureux de réptiles à nunchakus de se tourner vers les comics. C'est à peu près le seul endroit où la franchise continue de briller depuis ces dernières années.
 

 
En résumé ? Des robots, des ninjas, du rap et des pizzas. Trente quatre ans de parutions avec des hauts, des bas, de la violence parfois, de l'esprit enfantin aussi. A défaut d'avoir su égaler le formidable musical adapté de leurs aventures, la série live ou l'horrible jeu Nes que seuls les vrais mutants auront terminé, les Tortues Ninjas brillent aujourd'hui plus que jamais en librairie. Succès fulgurant et imprévisible, avatars parfaits des années '80 et d'une ancienne manière de lancer les projets en indé',  les TMNT représentent bien des choses pour bien des lecteurs. Partis d'un restaurant de hommards et d'une revue locale gratuite dans le Massachussets, Kevin Eastman et Peter Laird auront participé à l'enfance de beaucoup d'entre vous, en plus d'avoir atteint leur rêve, devenir leurs propres Jack Kirby. Actuellement en excellente forme, on aurait juste envie d'un nouvel appui transmédia pour rendre hommage aux bons comics actuels - et qui sait de quoi demain sera fait ?
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Chapitre 1

La fameuse création

Au début des années '80, les ninjas viennent d'arriver sur le continent américain, et prennent vie dans la fiction urbaine aux côtés des punks à crêtes fluo' et autres vils loubards en cuir. C'est à cette époque qu'un certain Frank Miller amène un peu d'Asie dans l'imaginaire new-yorkais, d'abord en réinventant Daredevil, ensuite en travaillant sur Ronin, chef d'oeuvre de sa bilbio' aussi responsable pour avoir inspiré le Samurai Jack de Tartakovsky.

Mais à l'ombre des réinventions dans le comics de super-héros, de plus petits éditeurs luttent de leur côté. Kevin Eastman est à l'époque un jeune homme au début de sa vingtaine, admirateur de Jack Kirby, lecteur de Heavy Metal et des indépendants (Kitchen Sink, Rip-off Press, etc). A l'époque entre deux jobs en restaurant, incapable de se payer une école et face à une activité de dessinateur qui ne décolle pas, il va suivre une amie serveuse dans le Massachussets. Sur place, il continue d'envoyer ses travaux au plus offrant, et c'est une petite revue locale qui va lui répondre et mettre Peter Laird sur sa route.

"Il dessine le même type de saloperies que toi, des monstres, des flingues, des trucs à la Kirby, tu devrais le rencontrer" furent les mots de l'éditeur, tels qu'Eastman s'en souviendra des années après. C'est ainsi que lui et Peter Laird vont commencer à s'écrire, et se donner rendez-vous dans l'appartement de ce collaborateur en devenir. Sur place, un lieu de vie en bordel, jonché de figurines, de comics, et d'un rare original de Jack Kirby devant lequel Eastman tombe en fascination. Nous ne sommes qu'en 1981 quand tous deux se lancent un défi, chacun devra dessiner une histoire que l'autre encrera ensuite. Leur premier travail en duo, publié bien plus tard chez Mirage est intitulé Gobbledy-Gook.


Sans argent, Eastman doit vite rentrer dans son Maine natal. Il continue d'appeler, de correspondre et d'échanger des idées avec Peter avec qui il se lie d'une solide amitié. De son côté, lui rencontre celle qui deviendra sa femme, et en 1983, le dessinateur invite son ami à emménager avec eux pour former leur propre maison d'édition. En réalité, il ne s'agira que d'un salon, avec une télévision allumée en permanence et des carnets de croquis en bazar sur la table basse : Mirage Studios était née. Les compères ne pensaient d'ailleurs pas forcément en terme d'auto-édition, quelques compagnies externes vendaient leurs travaux à Marvel et DC à l'époque et le projet de collaborer avec les Big Two ne semblait pas si fou pendant cette ère de vastes transformations dans l'édition américaine.

Un soir, alors qu'ils finissaient de travailler sur le Fugitoid, une histoire de robot qui sera plus tard intégrée à la mythologie des Tortues, Kevin Eastman va, pour amuser son ami, dessiner un croquis de tortue masquée, avec des nunchakus collés sur les avant-bras - il l'orne d'un logo, "Ninja Turtle". Laird rit aux éclats devant l'idée, et va immédiatement imiter le dessin avec son propre style, encré et plus détaillé. Eastman renchérit et dessine quatre tortues dans des postures dramatiques et armées. Laird encre le dessin de son ami, rajoute la mention "Teenage" et naît ainsi sur une blague de potes le concept qui fera leur fortune commune et l'enfance de plusieurs générations.


Le lendemain, dépourvus de réel emploi au jour le jour, ils prennent sur eux de raconter comment ces réptiles rigolos sont devenus de puissants ninjas. Un pari fou qui va les occuper plusieurs mois jusqu'à ce que 40 pages soient finalement dessinées et prêtes à publier - on puise allègrement chez Daredevil le récit des origines, le nom des vilains, et même le nom de Splinter (un terme anglais qui signifie "bout de bois", en référence à Stick, le maître de Murdock) et en agglomérant les New Mutants, Ronin, et la série à l'animal anthropomorphe Cerebus, apparaît pour la première fois le nom de Teenage Mutant Ninja Turtles.

Croyant de plus en plus à leur idée, le duo va amasser ses économies, récupérer un prêt de l'oncle de Kevin Eastman (le brave Quentin Eastman), et faire imprimer 3200 copies d'un premier numéro. Couverture en deux couleurs, papier de mauvaise qualité, la série démarre comme un véritable projet indé' fait dans garage, mais profite pourtant de l'engoument du marché spéculatif qui secoue l'édition à l'époque : après avoir édité le premier numéro, il leur reste assez d'argent pour se payer un encart publicitaire dans le Comics Buyer's Guide #545, exposition considérable pour les collectionneurs. Une aubaine, qui intéresse les comic shops. Au bout du compte, 9000 unités s'écoulent rapidement, soit largement de quoi payer quelques dettes et rembourser le prêt du brave tonton Quentin.

Quand le second numéro était bouclé, Mirage Studios avait 15 000 commandes de libraires, ce qui représentait à l'époque 2000 dollars pour chacun de ses deux fondateurs. L'idée de vivre de leur travail d'artiste commence à naître, et quand le premier numéro se payera un third print à 30 000 commandes, Kevin Eastman et Peter Laird avaient remporté leur pari. D'une blague parodique, ils avaient réussi à faire fortune en l'espace de trois ans, et lancé au passage quatre tortues d'enfer dans un cycle de publications qui n'a presque jamais cessé d'être publié à l'exception de blancs de quelques mois.

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