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Édito #84 : Marvel, la dictature du LOL ?

Édito #84 : Marvel, la dictature du LOL ?

chronique

Si DC a toujours été connu pour proposer des histoires plus sombres voire plus violentes que son concurrent, Marvel aussi a une étiquette qui lui colle à la peau : celle d'un éditeur aux titres plus légers, voire carrément humoristiques. Et depuis quelques années déjà, ces deux réputations s'exacerbent sous l'influence du cinéma, qui a proposé des visions peut-être plus extrêmes encore, d'un Batman meurtrier à des Avengers plus comiques que vengeurs. Mais puisque l'aspect grim and gritty de DC a déjà fait couler beaucoup d'encre, quand il n'est pas tout simplement mal interprété par le public, nous voulions profiter de cet édito' pour nous tourner plutôt du côté de la concurrence, et de ses œuvres toujours plus légères.

Dans les comics shops, on constate en effet une présence assez sensible des séries tournées vers l'humour, sous toutes ses formes. Du purement loufoque à la Howard the Duck à des séries plus insolites comme Spider-Gwen ou encore Unbeatable Squirrel Girl en passant par la pléthore de titres (souvent dispensables voire inutiles) entourant Deadpool. Pour rentrer dans les chiffres, sur soixante séries lancées par le nouveau Marvel Now, près d'une vingtaine d'entre-elles peuvent être considérées comme des titres principalement tournés vers l'humour ou vers un ton au moins léger, loufoque ou décalé. Ce qui n'empêche pas forcément nos héros de vivre des histoires pleines d'enjeux ou de bâtir des univers assez crédibles malgré leur concept original - la série Spider-Gwen le montre bien - mais tout de même, les statistiques impressionnent.

En arrondissant un peu les angles et les chiffres, on en vient donc à estimer que près d'un tiers des séries actuelles de Marvel sont tournées vers cet état d'esprit, qui peut être décliné à bien des sauces, mais qui semblent toujours naître de la même envie : celle de divertir de manière la plus légère possible. Résultat, même un titre comme Champions, très politisé, est bourré de gags, de références et même parfois d'humour méta. Et pas uniquement parce que la jeunesse présentée par Mark Waid et Humberto Ramos l'appelle, mais aussi parce que Marvel a fait de ce ton une vraie marque de fabrique. Reste à savoir d'où elle vient.

Pour beaucoup, la suprématie de Marvel Studios dans les salles obscures n'est pas pour rien dans ce constat. Et effectivement, en ce sens, les comic books de Marvel ressemblent toujours plus à ses films. Mais si on fait l'effort de regarder en arrière, on constate que l'humour n'a pas toujours été omniprésent dans les productions Kevin Feige. Il aura en effet fallu attendre le pinacle de la première phase de Marvel Studios pour découvrir cette facette du Marvel Cinematic Universe : Iron Man, The Incredible Hulk, Thor et Captain America : The First Avenger ne sont pas des films particulièrement drôles où très légers. En revanche, Avengers, sa mise en scène et son écriture sont presque entièrement tournés vers le gag et plus simplement, le fun à l'état pur.

Peut-être était-ce une manière pour Whedon et les troupes de Feige de résoudre ce qu'on pourrait décrire comme une "équation de groupe". Car plus y a de personnages, et plus ils sont puissants, plus votre film est complexe à bâtir. Utiliser voire sur-utiliser l'humour devient alors un moyen de contenir des héros et des événements plus grands que nature dans un cadre vraisemblable. On reconnaît là le mantra du créateur de Buffy, qui a un jour déclaré "Make it dark, make it grim, make it tough, but then, fort the love of God, tell a Joke". Depuis, Marvel Studios semble s'être engouffré dans cette brèche humoristique, en recrutant des spécialistes du gag comme les Russo, réalisateurs de Community, sur Captain America et bientôt Avengers, James Gunn et ses comédies d'horreur pour Guardians of the Galaxy et bien sûr Shane Black et ses Shane Blackisms qui correspondent si bien au ton léger de Marvel Studios. A l'exception notable de The Dark World, la phase 2 de Marvel Studios était donc entièrement assurée par des créateurs connus pour leur sens de l'humour.

Mais la réussite de l'écurie de Kevin Feige ne saurait tout expliquer. Assurément, tant que les films de Marvel Studios seront populaires, leur ton entretiendra la légèreté des séries de comic books Marvel. Seulement, d'autres explications restent valables. Ce week-end à Angoulême, l'excellent dessinateur David Aja expliquait par exemple à Sullivan que son travail sur Hawkeye, aux côtés de Matt Fraction, a vraiment ouvert les vannes pour Marvel. D'abord discrète, la série avait en effet explosé après quelques mois de publication, et l'éditeur s'était alors empressé de scanner l'ADN d'Hawkeye pour ses futurs titres, non sans demander plus de contrôle à Matt Fraction, d'après son propre aveu devant notre caméra il y a deux ans. Et effectivement, depuis la publication de ce volume, les séries reprenant - parfois très explicitement - des gimmicks du Hawkeye de Fraction et Aja se sont multipliées.

Revenons donc sur ce qui faisait la force de cette version du personnage. L'humour, qui passait notamment par de nombreux running-gags, était assurément l'une des qualités de la série de Fraction et Aja. Mais j'aurais tendance à penser qu'il n'est pas la matrice à l'origine de leur création. L'humour fait partie d'un tout, et ce tout est ici composé d'une histoire qui reste toujours très centrée sur son personnage principal, qui limite les scènes d'action et surtout propose une vraie réflexion socio-politique, qui se glisse en permanence dans le sous-texte. On le voyait bien lorsque Clint Barton et Kate Bishop passaient leur temps à sauver leurs voisins au sein d'un quartier défavorisé, par exemple. Ou encore quand notre archer allait sauver les victimes d'un Ouragan alors que les Avengers manquaient à l'appel.

Vous voyez où je veux en venir : si l'humour est l'une des hélices de l'ADN de Marvel, le progressisme aussi, depuis les débuts de l'éditeur dans les années 1960, d'ailleurs. Et ces derniers temps, si Marvel se montre toujours plus tourné vers le LOL, c'est peut-être aussi parce qu'il est toujours plus au fait des questions de représentativité ou de diversité. Et pour résumer ça grossièrement, ces deux tendances semble souvent se nourrir l'une et l'autre. Est-ce pour le meilleur ? Assurément, faire passer des questions complexes dans un comic book accessible, rapide à lire et simple à apprécier est une bonne chose. D'un point de vue intellectuel - puisque le rôle de la culture populaire est aussi d'éduquer - comme marketing d'ailleurs, car Marvel vend sans doute bien mieux en restant fidèle à cette formule synonyme de succès.

Ce qui ne veut pas dire que les dérives n'existent pas, bien au contraire. Premier constat : Marvel surexploite certains personnages ou groupe de personnages en les sacrifiant purement et simplement sur l'autel du cool. Deadpool est populaire ? Donnons-lui une série d'équipe, trois spin-off et une mini-série où il partage le corps d'Howard the Duck. Spider-Gwen cartonne ? Croisons Gwen Stacy avec Deadpool. Sauf qu'on ne peut résumer le cool et encore moins l'humour à une bête addition. Comme nous le disions plus haut, tout ça relève plutôt d'une équation complexe, qui demande de l'équilibre et de la justesse. Ce qui nous mène à un second constat : Marvel édite toujours plus de séries, alors que ces séries méritent toujours moins notre intérêt. Sans vouloir manquer de respect aux auteurs de ces titres, qui a vraiment envie de lire les aventures de Solo, Footkiller ou encore Slapstick (qui porte le nom d'un type de gag d'ailleurs !) tous les mois ? Qui ne les échangerait pas contre moins de séries, mais des séries mieux fichues ?

Avec près d'un tiers de ses titres tournés vers l'humour, au sens très large du terme, Marvel finit d'ailleurs par manquer de propositions bien distinctes et de choix forts. Exactement ce qu'on reproche déjà à ses films - forcément, quand on brasse et qu'on touche des millions, l'attention arrive plus vite sur les problèmes. Et si la tendance persiste, nous tomberont effectivement dans une suprématie voire dans une "dictature" du LOL, un terme bien pratique pour désigner la grande mode du moment chez Marvel. Et à chaud, j'aurais tendance à dire que cette mode grignote toujours plus la place de séries aux propositions les plus simples, comme si l'éditeur préférait désormais trois titres sur-hypés et oubliés dans la foulée à une série excellente sur le long-cours. Si bien qu'on finit par s’enthousiasmer, comme la semaine dernière en Popcast, pour un titre aussi simple qu'efficace comme Gamora

Cette tendance trahit-elle un manque d'inspiration grandissant chez l'éditeur ? Je n'en suis pas sûr. Mais il s'agit sans doute d'un nouveau reflet des mutations profondes qui atteignent en ce moment les comic books de l'autre côté de l'atlantique : les titres en creator-owned captent la créativité des artistes, et les Big-Two se contentent d'adapter des formules au lieu de les réinventer. Il faut dire que quand un éditeur tente de faire bouger les lignes, les réponses du public sont rarement tendres - une autre explication potentielle pour cet humour omniprésent dans la maison des idées, qui cherche peut-être vendre plus "neutre" ou plus commun pour vendre plus. Et si on espère ne jamais vivre une vraie "dictature du lol" en comics shops, il ne faut pas non plus oublier que l'humour n'est pas le leitmotiv et le problème derrière toutes les œuvres de Marvel, tout comme la grandiloquence et la noirceur n'est pas l'ADN universel des titres DC. En revanche, il est du devoir des éditeurs de nous proposer des titres variés, et pas uniquement un éventail de déclinaisons basées sur la réputation de nos héros favoris, surtout quand la dite représentation est biaisée par un prisme aussi puissant que le cinéma.


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