Review

La Ligue des Gentlemen Extraordinaires : 2009, la review

Delcourt   3
Le 23 Nov par
Alfro
La Ligue des Gentlemen Extraordinaires : 2009, la review
Notre note
• On a enfin la fin de cette longue saga
• Alan Moore fait encore réfléchir
• Le dessin "punk" de Kevin O'Neill
• Alan Moore se montre un peu trop désabusé
• Le dessin "punk" de Kevin O'Neill
    

Commencée il y a de ça plusieurs années, en 1999 pour être précis, la saga de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires s'achève enfin avec le dernier volet de la trilogie des Century. Le petit bémol venant du fait que ce tome 2009 devait sortir originalement sortir en, on le donne dans le mille, 2009, mais le druide de Northampton menant beaucoup de projets de front, il aura fallu attendre quelques années de plus pour avoir une conclusion d'un titre qui n'aura laissé personne indifférent. Le final est-il à la hauteur des ambitions de ses auteurs ?

"Tu aurais dû te mettre en route au début du siècle"

Qu'on se le dise tout de suite, l'ADN de la série est toujours aussi présent. A tous ceux dont le référent est le film qui à été très librement adapté de cette oeuvre, attendez-vous à un choc, car il faut comprendre que le propos d'Alan Moore n'a jamais été de faire un énième titre steampunk, où  la forme comme souvent dans ce genre prime sur le fond. Ici, le dépaysement est garanti puisque le  récit nous place dans le présent. Enfin le présent... tel que le voit le scénariste barbu. Déjà, pour tous les fans de la saga, sont livrés comme des cadeaux de multiples références à l'ensemble des histoires qu'on a pu voir se dérouler au sein de ce long récit. Mais pas seulement, Kevin O'Neill va distiller tout au long des pages de nombreux clins d'oeil à la culture populaire, d'Aquaman à Heroes en passant par Chapeau Melon et Bottes de Cuir.

C'est en effet l'un des chevaux de bataille d'Alan Moore. L'inconscient collectif  formé autour d'un référent culturel commun, comme un tissu mental global qui amène sur une mythologie moderne. Un langage universel, socle d'une nouvelle mystique. C'est ce que l'on distingue derrière le récit factuel, l'obsession de Moore pour déterminer quelle est la mystique actuelle. Car il va habilement mettre en parallèle les différents folklores, et plus particulièrement anglais puisque c'est celui qu'il maîtrise le mieux, et la culture que certains cercles de l'intelligentsia qualifieraient de "sous-cultures". Les héros du cinéma, de la littérature ou de la musique comme nouveaux avatars du Royaume du Rêve, la Camelot moderne aux fondations colorées, dont les briques sont les super-héros fantasmés aux habits électriques et les icônes pop des hérauts héroïques d'un peuple qui en a fait ses nouveaux porte-paroles, les Lancelot contemporains d'un monde dont la globalisation se fait rencontrer des cultures diamétralement opposées et dont le métissage bâti une Magie qui ne demande qu'à être saisie.

Le meilleur exemple de cela, c'est la réutilisation des tropes d'Harry Potter. Car ce n'est même plus  ici une référence, mais carrément une réécriture pure et simple, et même un peu pervertie. Car les livres de J. K. Rowling sont l'exemple parfait de la réutilisation de l'imaginaire de l'Albion fantasmée. Le Royaume Magique transparaît dans les pages de cette oeuvre moderne, un héritage mystique mis à la portée de tous, subtilement enrobé d'atermoiements adolescents et de lutte pour l'affirmation de soi. Alan Moore en a ici bien conscience et va plus loin, utilisant les balises de la série des livres du sorcier le plus célèbre de ces dernières années pour livrer sa vision très personnelle de ce qu'est devenu la Magie. On ne parle évidemment pas ici de lévitation ou de disparition de femmes empaillettées, mais d'énergie créatrice : les Portes de la Perception de William Blake, le Voyage tantrique, ce qu'avaient initié des gens comme Ken Kesey ou Charles Duchaussois. Oui, le Roi Lézard.



"Est-ce l'Armageddon ou une simple pichenette ?"

Les références citées plus haut ne sont évidemment pas anodines, puisqu'elles sont affiliées aux périodes des deux précédents volets de la saga de la Ligue, 1910 et 1968. Deux périodes d'explosions créatives, les Expressionnistes, les Dadaïstes et William Blake, puis les Doors, le psychédélisme et le Pop-Art. On s'attendait donc à ce qu'Alan Moore nous montre ici ce que notre époque peut créer. Malheureusement, il faut bien l'admettre et pardonnez-moi l'expression, mais Moore joue ici au "vieux con". C'est plein d'une morgue désabusée qu'il va décrire notre époque comme celle de la paupérisation de la culture, décadente et matérialiste, même la fin du monde est décevante et l'Antéchrist n'a plus que des effets spéciaux de cinéma. Cela ressemble au discours d'un vieux grincheux qui semble dire : "c'était mieux de mon temps". Faut admettre qu'il n'a pas entièrement tort, que les héros d'aujourd'hui sont soit ceux d'hier, soit des coquilles vides. Il va d'ailleurs bien le mettre en exergue à travers quelques saillies, particulièrement quand Mina fait le parallèle entre 1910 et nos jours, en disant que la misère était la même (le discours social n'est jamais loin avec Alan Moore) mais qu'au moins ils croyaient en quelque chose à l'époque. Mais les déceptions successives ont mené vers une époque cynique et individualiste. Mais là où celui qui avait tant marqué la Culture avec Watchmen semble lui-même cynique, c'est que la seule échappatoire qu'il semble nous trouver, c'est la fuite pure et simple, l'Afrique dans le cas présent, comme pour boucler la boucle. Si la métaphore est belle, et conclue cette histoire avec beaucoup d'émotions, elle semble inciter ses lecteurs à baisser les bras. Pourtant, aux époques révérées par Moore, c'est après de longues périodes d'acculturation (la Révolution Industrielle et la crise qui a suivit la Seconde Guerre Mondiale) que des individus comme James Joyce, Tristan Tzara puis John Lennon, Jim Morrison ou  Syd Barrett ont décidé un nouveau langage. Alan Moore lui-même a eu cette puissance créatrice, mais l'a-t'il encore ?

Pour ce qui est de Kevin O'Neill, le problème reste le même que précédemment. Son dessin a une puissance électrique et hypnotique, une énergie pure qui dynamise grandement ses pages lors des scènes grandiloquentes et lyriques. Les batailles quelques peu ésotériques n'auraient pas eu le même impact si un autre dessinateur avait été en charge. Mais dès que l'action se pose, que la tension s'en va pour faire place à une réflexion reposée, la faiblesse de son dessin réapparaît. L'énergie Do It Yourself que le dessinateur de Marshall Law revendique ne doit pas être une excuse pour cacher des problèmes de narrations. Reste que l'identité visuelle qu'il sait insuffler à ses pages donne un élan au récit qui lui excuse à peu près tout.



Ce dernier tome permet enfin d'avoir une vue d'ensemble sur une saga qui dans son second voire son troisième niveau de lecture aura de quoi nous faire réfléchir pendant de longues heures, en ça Alan Moore est l'un des plus grands créateurs de notre époque et le restera encore même s'il regarde notre monde avec des yeux remplis d'amertume, sans doute attendait-il le futur que l'on nous avait promis plus tôt. Dans le premier sens de lecture, 2009 est un pur affrontement cataclysmique qui a une portée épique jamais remise en question. Réfléchir en s'amusant ? On vous a déjà proposé pire non ?